‹ Leçons du mardi à la SalpêtrièreChapitre 74 sur 174 · QUATORZIÈME LECON · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME LECON

Cas d’automatisme comitial ambulatoire.

MESSIEURS

Vous avez devant vous un malade nommé Men.…s, que quelques-uns connaissent fort bien déjà. Je vous l'ai présenté ici même, il y à un an environ, à l'occasion d'accidents nerveux analogues à celui qui nous le ramène aujourd’hui. Il est sujet à des accès consistant en ce que tout à coup (1), au milieu de ses occupations habituelles, sans prodromes bien marqués, il perd la conscience de ses actes, se met en marche résolument sans savoir cependant où 1l va, à la manière d’un automate et ne reprend sa lucidité qu’au bout d'une période de temps dont la durée peut varier de quelques heures à quelques jours. Le dernier accès qu'il a éprouvé, et à propos duquel il vient nous consulter à nouveau, n’a pas duré moins de dix jours.

Men... s, va tout à l'heure nous raconter lui-même ce qu'il sait de ses fugues ; au préalable, je crois utile de vous rappeler qu'il est âgé de 37 ans, marié, père de deux enfants bien portants et qu'il est fort rangé, de mœurs douces, absolument étranger aux excès alcooliques ou autres ; que jamais il

: mavait été malade jusqu’à l’époque où, il y a deux ans, commencèrent à

+ tué. tu

paraître, sans cause appréciable, les crises nerveuses dont la description va nous occuper, et qu'enfin, l'étude de ses antécédents de famille poussée aussi

? loin que possible ne nous a rien appris qui mérite d’être signalé. D'ailleurs sa

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4. Voir Leçons du murdi 1857, 1888. — Leçon du 34 janvier, p. 165. LA

physionomie est,comme vous le voyez, parfaitement calme, absolument dénuée de traits accentués, neutre si vous voulez, exprimant toutefois plutôt l'intelligence.

Il exerce la profession de Zivreur de marchandises à domicile, pour le compte d'une des grandes maisons de fabrication de bronze d'art de la rue Amelot, à Paris. Pendant dix-neuf ans, il est resté chez le même patron, M. X... qui, retiré des affaires depuis peu de temps seulement, accompagne aujourd’hui son ancien employé auquel il porte le plus vif intérêt, pour témoigner, au besoin, à la fois de sa moralité et de sa véracité.

S'adressant au malade : — Voulez-vous me dire, je vous prie, comment vous avez employé votre journée du vendredi 18 janvier ? Ses occupations, je le répète, messieurs, consistent essentiellement à porter, dans la voiture de la maison où il est employé, des commandes telles que : objets de bronze d'art, candélabres, etc., qu'il livre aux clients et dont il touche les factures.

Le MALADE: Ce jour-là, je suis parti de bonne heure de la maison, ayant à faire de nombreuses courses : il me fallait aller d’abord boulevard Saint- Germain, puis faubourg Saint-Honoré ; de là rue des Abbesses à Montmartre, après cela rue de Ghâteaudun, et en dernier lieu rue de Mazagran. Je suis monté chez le client de la rue de Mazagran et j'avais reçu son argent. Il devait être à peu près sept heures du soir lorsque je redescendis dans la rue ; à partir de ce moment-là je ne me rappelle plus rien, absolument rien.

Toujours est-il que je ne suis pas remonté dans la voiture qui m'attendit longtemps; le cocher, ne me voyant pas revenir, prit le parti de rentrer à la maison, où il fit connaître qu'il ne savait pas ce que j'étais devenu.

M. Cuarcor : Ainsi, à partir du 18 janvier, 8 heures du soir, la nuit complète se fait dans son esprit. — Au malade : Quand vous êtes-vous réveillé ?

Le MALADE : Le 26 janvier ; il était deux heures de l'après-midi.

M, Cuarcor : Cela fait donc huit jours moins cinq heures, soit cent quatrevingt-neuf heures. Où étiez-vous quand vous avez repris connaissance ? Conteznous cela, je vous prie, dans tous les détails.

LE MALADE : Je me suis trouvé sur un pont suspendu, au milieu d’une ville que je ne connaissais pas; en ce moment-là, passait un régiment avec la musique militaire en tête ; c’est peut-être cela qui m'a réveillé. Alors je me dis : que vais-je faire ? Si je demande le nom de la ville où je suis on va me prendre pour un fou ; alors il me vint à l'esprit de demander le chemin de. la gare; on me répondit : prenez la rue de Siam, passez le pont-levis et allez toujours tout droit. J'arrive à la gare et j'apprends là que j'étais à Brest.

M. Cuarcor : Ainsi, messieurs, parti de la rue Mazagran à Paris, vers 7 heures du soir, le 18 janvier, le voilà huit jours après, au milieu d’une ville, qu'il ne connaît pas, où il n’a pas de relations, et dont il n’a jamais beaucoup entendu parler, sans savoir comment il y est venu. — Au malade. Étiez-vous sale, vos souliers étaient-ils usés ? |

LE MALADE : Non, monsieur, mes habits étaient propres, et mes souliers aussi. Ils n'étaient pas usés comme dans quelques-unes de mes autres crises.

M: Cnarcor : Remarquez bien ce détail: ses habits sont propres, ses souliers ne sont pas usés ; cela ne démontre-t-il pas qu'il n’a pas fait la route à pied ; qu'il à dû prendre par conséquent un billet de chemin de fer à destination de Brest, l’exhiber plusieurs fois pendant le trajet et le remettre enfin à l'employé, lors de l’arrivée ; qu'il n’a pas couché à la belle étoile et qu'il a dû, vraisemblablement, entrer dans un hôtel où il a été logé et nourri * pour son argent... Je ne vois guère qu'on puisse, si l'on considère les choses d’un peu près,échapper à la nécessité d'admettre, comme parfaitement fondées, les suppositions que je viens d'émettre, et j’ajouterai que, dans l'accomplissement de tous ces actes si complexes, il a dû fatalement, quoique inconscient ou pour le moins subconscient, se conduire à la manière d’un homme éveillé, tranquille, sain d'esprit, agissant de propos délibéré et en un mot ne commettre aucune action et ne présenter rien dans ses allures ou dans sa physionomie qui pût le faire considérer comme un malade, comme un aliéné.

Au malade : Vous aviez, m'avez-vous dit, de l'argent dans votre poche ?

LE MALADE : Oui, monsieur ; c’est la première chose à laquelle j'ai pensé quand je me suis réveillé. Arrivé à la gare, j'ai compté mon argent. J'avais touché 900 francs dans la journée du 18 pour le compte de mon patron. Il me restait 700 francs dans mon portefeuille ; j'avais donc dépensé 200 francs, je ne sais comment. Je n'étais pas très étonné de tout cela parce que pareille chose m'était déjà arrivée, plusieurs fois, comme vous savez, en petit. Maïs je craignais que ma maladie ne me reprit, et ne m'obligeât à recommencer les voyages involontaires et à dépenser ce qui me restait de l’argent du patron. J'aurais bien désiré retourner immédiatement à Paris et me mettre ainsi à l'abri, mais le train était parti depuis deux heures. J'étais donc forcé de rester ; j'avais une faim atroce et une soif terrible : je me rendis dans un restaurant du voisinage où je déjeunai de grand appétit...

M. Cnarcor : La soif ardente est un symptôme qu’il a remarqué à la fin de presque toutes ses crises .

Au malade : Allons, continuez; racontez-moi bien toutes vos mésaventures.

LE MALADE: Pendant que je déjeunais je me demandai ce qu'il y avait à faire pour me tirer d'embarras. Je pensai que mon nouveau patron devait être bien inquiet et qu'il fallait lui envoyer une dépêche ; mais j'étais surtout tourmenté par l'idée que je pouvais repartir malgré moi, aller je ne sais où et dépenser encore de l’argent. En me rendant à la gare pour écrire ia dépêche, je rencontrai un gendarme qui se promenait de long en large; alors l'idée me vint de lui raconter mon affaire et de me mettre sous sa protection.

M. Cuarcor : Mal lui en prit, messieurs, vous allez le voir. Que lui avez-vous dit, au gendarme ?

Le MALADE : Je lui ai conté tout ce qui m'était arrivé; je lui ai montré mes

papiers, ma Carte d’électeur. Jelui ai expliqué que j'avais de l'argent sur moi, et je lui en ai dit le chiffre en même temps que la provenance; je lui ai présenté aussi l'ordonnance que voici et que vous m'avez dit de porter toujours avec moi pour la montrer en cas de besoin.

. M. Cnarcor : Ah oui! L’ordonnance que je vous ai donnée le 27 août de l'an dernier ; veuillez me la remettre. Elle porte en tête le diagnostic : « Crises comitiales ambulatoires », puis vient la prescription de bromure ; et, en bas, ma signature ; tout cela écrit en grosses et lisibles lettres. Qu'a dit le gendarme après l’avoir lue ? j'imagine que pour lui c'était un grimoire. Mais il aurait pu comprendre, pour le moins, qu'il s'agissait là de médecine et un médecin consulté lui aurait expliqué ce que tout cela voulait dire.

LE MALADE : Monsieur, après avoir lu le papier, il me l’a rendu en me disant : « C’est bien, je connais ça » et il m'a conduit au poste. Là il m'a pris mon portefeuille et il l’a déchiré pour voir s’il ne contenait pas quelque compartiment secret ; puis il a fouillé toutes mes poches assez brutalement. Alors je lui ai dit : « Je vois que vous me prenez pour un voleur, vous avez tort; c’est moi qui ai été vous trouver et qui vous ai dit que j'avais de l’argent sur moi ; envoyez une dépêche à mon patron, il vous renseignera et vous reviendrez de votreerreur...—« C'’estbien, je connais tout ça,répondit-il ; nous verrons bien ! »et il s’en alla me laissant dans une espèce de casemate percée de meurtrières sans vitres et où il n’y avait pas même de paille pour se coucher; c’est là que j'ai passé la nuit.

M. Cuarcor : Une dépêche avait été envoyée au patron par le gendarme; hélas! la réponse qui arriva le lendemain matin vers 9 heures n'était pas faite pour améliorer la situation de notre pauvre client : elle était conçue à peu près comme il suit: « Maïintenez l'arrestation; l’argent qu'il porte est à moi. » :

LE MALADE : Oui, monsieur, c’est cela. Le patron est nouveau, il ne me connaît pas depuis longtemps. Il n’a pas de raison de s'intéresser à moi, comme monsieur qui m'accompagne, chez qui j'ai été employé pendant près de vingt ans; je ne lui en veux pas, mais il aurait dû se renseigner avant de répondre, cela m'eût évité bien des désagréments, Quand le gendarme m'a montré la dépêche il était tout fier : « Vous voyez bien, m’a-t-il dit; jeconnais ces affaires-là. » Alors il m'a mis les menottes et m'a conduit, à pied, à travers la ville, au Palais de Justice. Mais le procureur n’était pas là, alors on m'a conduit au fort de X... Là on a pris mon signalement, puis on m'a fait déshabiller pour s'assurer que je n'avais rien gardé sur moi; après quoi on ma fait entrer dans un quartier où il y avait des prévenus de bien mauvaise mine. Le lendemain j'ai été conduit, en voiture cellulaire, devant le procureur qui, cette fois, était là. Je lui ai expliqué que je n’avais pas été arrêté par le gendarme, mais que j'étais allé vers lui en lui racontant mon affaire et en lui déclarant la somme d'argent que j'avais sur moi; que tout cela s'était passé

parce que je suis malade et j'ai montré de nouveau votre ordonnance. Le

magistrat l’a à peine regardée,et il me l’a rendue en disant : « C’estbien, c'est

bien ; nous verrons. »

M. Cuarcor : Absolument comme le gendarme! vous le voyez, ces messieurs, cest triste à avouer, ne sont pas fort impressionnés par l'appréciation des médecins; c'était, cependant, si je ne me trompe, le cas, ou jamais, de réclamer l'avis d’un expert. Certes, il n’en eût pas manqué à Brest où existe une école bien connue dans laquelle enseignent des professeurs fort distingués. Mais

. bah! on préfère, sans doute, juger Les choses en s'éclairant des seules lumières de la « raison pure ». — Au malade : Combien de temps, en somme, êtes-vous resté en prison, comment en êtes-vous sorti? — Laissons-lui conter, messieurs, tous les détails de sa triste aventure, ils ne sont pas étrangers à la cause, tant s’en faut. Ils serviront, pour le moins, à mettre bien en relief

. qu'en un cas du même genre, une procédure plus équitable et mieux éclairée

épargnerait à l'infortuné prévenu mille tribulations imméritées.

LE MALADE : Monsieur, je suis resté en prison six jours pleins. On m'a mis enliberté le septième jour, après avoir recu une nouvelle dépêche de mon patron * qui disait : « J'apprends que mon employé est malade, ayez pour lui des : égards. » Alors on m’a donné 4 fr. &5 pour prendre le train et c’est ainsi que

. je suis revenu à Paris.

M. Cuarcor : Telle est la fin de l'histoire ; mais ce n’est pas le cas de dire :

« Tout est bien qui finit bien. » Il serait plus approprié à la situation de rappeler : l’'adage : « Un malheur ne vient jamais seul. » En effet, dès son retour, notre } pauvre homme a été « remercié » par son nouveau patron, qui ne veut pas, + cela se comprend du reste, courir par son fait de nouveaux risques; et, de plus, : s'adressant à une Société de secours mutuels dont il est membre pour obtenir Lun subside, il lui a été répondu par un refus formel, sous le prétexte que la maladie dont il souffre aurait été causée par « l'intempérance». Nous, quisavons 1péremptoirement ce qu’il en est à cet égard, nous ne pouvons accepter cette bfin de non recevoir, et nous délivrerons à notre client un certificat en règle t constatant que « l’intempérance » n’est pour rien dans le développement de bla maladie en question. Nous lui délivrerons en outre un deuxième certificat, qu'il devra toujours porter sur lui, expliquant dans tous ses détails les carac- \ tères de l'affection, et cette fois ce certificat portera le cachet de l'administration de l'Assistance publique de Paris.

Ce nouveau document aux allures officielles lui sera-t-il plus utile, le cas téchéant, que ne l’a été le précédent ?.. peut-être !

Vous savez, messieurs, quel est le diagnostic auquel nous nous sommes sarrêtés à propos de ce cas ; nous l'avons formulé il y a un an déjà : Il s’agit blà,suivantnous,d’'automatisme comitial ambulatoire ; c'est-à-dire d’une «forme » ou,comme on dit encore,d’un « équivalent épileptique >» marqué par l’accom-

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Le 15

der accès.

Durée :

44 heures.

plissement inconscient d'actes de la vie ordinaire, plus ou moins compliqués avec impulsion à marcher, à se déplacer, à voyager. É Ce diagnostic, je voudrais, chemin faisant, essayer de le justifier une fois de“ plus devant vous ; mais, pour ce faire, il est nécessaire de vous remettre en“ mémoire les principales circonstances du cas.Je pourrais, à Ge propos, me con tenter de vous renvoyer à ce qui en a été dit dans le recueil des leçons du mardi de l'an passé (p. 155),mais je crois indispensable, cependant, d’insister« ici même, une fois de plus, sur les épisodes les plus caractéristiques de l'ob= servation. La tâche nous sera du reste singulièrement facilitée si vous voulez bien jeter les yeux sur letableau synoptique que j’ai fait placer sous vos yeux:M il résume sous une forme facile à saisir, les grands faits de l’histoire pa thologique de notre homme,

ANNÉE 1887 ANN ie a —

AVRIL : NOVEMBRE JANVIER JUIN JUILLET AOUT SEPTEMB. OCTOBRE cn F

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