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Leçons élémentaires sur l'histoire naturelle des animaux. Précédées d'un aperçu général sur la zoologie. Conchyliologie

Vous m’avez fait l’honneur de me demander quelques leçons sur l’histoire des coquilles et sur la méthode à l’aide de laquelle on parvient à classer des êtres si singuliers et si variés, Je comprends parfaitement tout l’intérêt que doivent vous inspirer les collections précieuses de M. Benjamin Delessert, et le désir bien naturel que vous avez de consacrer quelques moments à une étude qui vous promet les plus agréables loisirs ; mais, tout en n’hésitant pas à répondre à une demande si flatteuse pour moi , je suis loin d’être rassuré sur la manière dont je m'acquitterai d’une tâche aussi difficile.

Vous avez surtout augmenté mes craintes, madame, en me confiant les lettres que Jean-Jacques Rousseau écrivit à madame Delessert, pour lui permettre d’apprendre elle- même la botanique à sa fille Marguerite-Madeleine Delessert, depuis madame Gautier, et l’herbier qu’il forma pour lui faciliter l’intelligence de ses leçons.

Vous n’attendez pas de moi la perfection du style de l’auteur de ces lettres admirables. Je n’aurai de commun avec lui que le désir de rendre la science plus accessible à votre fille, en vous laissant le soin de lui en tracer vous-même le tableau dans les limites que vous jugerez convenables, et vous serez assez indulgente pour comprendre que mes leçons ne pourraient supporter aucune autre comparaison.

• Je le vois, vous aussi, madame, vous voulez qu’aux dons de la nature, votre fille

réunisse les qualités du cœur et de l’esprit, et vous pensez avec raison que l’élude des sciences naturelles doit merveilleusement seconder vos vues. Votre tille n’a sous les yeux que l’exemple de toutes les vertus, que le modèle des sentiments les plus nobles et les plus généreux; il lui serait impossible de ne pas profiter de ces leçons de famille; et d’ailleurs, madame, vous vous chargez de son éducation : on peut donc lui assurer d’avance les qualités auxquelles vous attachez tant d’importance.

La connaissance des merveilles de la création doit perfectionner ses idées, doit élever ses pensées vers leur auteur; son esprit, son cœur et sa raison trouveront beaucoup à gagner dans ces douces occupations, qui, à part les avantages réels qu’elle en retirera, auront encore le mérite de lui procurer, pour le présent et l’avenir, des distractions toujours nouvelles, les jouissances les plus pures, les plus indépendantes des circonstances et des temps, et les consolations les plus douces aux malheurs qui pourraient la frapper.

En étudiant l’histoire naturelle, l’habitude qu’elle prendra de classer dans son esprit un très-grand nombre d’idées est un des résultats dont généralement on méconnaît l’importance , et sur lequel j’insisterais si j’avais à vous prouver que l’étude de cette science doit être considérée comme le complément de toute bonne éducation. L’histoire naturelle, nous disait notre professeur, est la science qui exige les méthodes les plus précises, comme la géométrie est celle qui demande les raisonnements les plus rigoureux ; et dès qu’on possède bien cette habitude de la méthode, on l’applique naturellement à tout ce qui nous occupe. Toute recherche qui suppose un classement de faits, qui exige une distribution de matières, se fait d’après les mêmes lois, et tel qui n’avait cru faire de cette science qu’un objet d’amusement, est surpris de la facilité qu’elle lui procure pour débrouiller tous les genres d’affaires. Enfin c’est par l’étude, et particulièrement par celle de l’histoire naturelle, dont les éléments se rencontrent partout et à chaque pas, que, loin des plaisirs du monde, qu’on a si justement appelés les tyrans de la jeunesse, on peut encore trouver des jouissances qui ne laissent aucuns regrets, ajouter de l’intérêt à ses promenades et du charme à ses voyages.

C’est ainsi que l’histoire naturelle, même dans ce qu’on lui trouve de plus frivole, réunit les plus heureuses conditions pour développer l’esprit d’observation et l’esprit de méthode. Il faut que celte étude de la nature soit d’un intérêt bien puissant et bien soutenu pour se prêter aux besoins de l’intelligence à tous les âges; car ce qui n’excite d’abord que l’active curiosité de l’enfant devient un sujet sérieux de méditations pour l’âge mur. « 11 est inconcevable, disait Rollin, combien les enfants pourraient apprendre de choses, si l’on savait profiter de toutes les occasions qu’eux-mêmes nous en fournissent. » Les impressions qu’ils reçoivent sont des germes qui, loin de se perdre, n’attendent que le moment de se développer. C’est ainsi qu’on pourrait façonner leur intelligence si flexible aux idées vraies, grandes et élevées; qu’on éloignerait de leur imagination avide d’apprendre le danger, plus grand qu’on ne pense, des impressions fantastiques, des idées fausses, qui les habituent à considérer comme réel ce qui ne peut exister, qui mettent en opposition les sens avec la raison, la mémoire avec la vérité, et finissent par donner à leurs pensées la direction la plus funeste. Tout en reconnaissant cette vérité exprimée par Rollin, Lacépède , Cuvier, et tout récemment encore par M. Flourens, vous êtes étonnée sans doute, madame, de voir si peu de personnesf

qui d’ailleurs oui reçu une brillante éducation, posséder à peine les plus simples notions d’une science qui promet de si heureux résultats. Cet état de choses s explique très-facilement par l’absence complète de livres vraiment élémentaires, ou écrits dans le but de répandre le goût de la science. En effet, les savants qui se décident à écrire, supposent trop souvent à leurs lecteurs les connaissances indispensables pour l’intelligence de leurs travaux, et ils oublient, dès les premières pages de leurs éléments, le but qu'ils se proposent. Us masquent l’agrément de la science par une exposition effrayante des principes ou par l’insuffisance d’un abrégé. Enfin, s’il existe quelques ouvrages destinés à la lecture du premier âge, et dans lesquels on a voulu donner aux enfants des notions plus ou moins exactes sur l’histoire naturelle, en se bornant à leur présenter sans suite et sans méthode les richesses infinies delà nature et la puissance immense du Créateur, ces livres n’intéressent que pendant le jeune âge, et font désirer plus tard un ouvrage vraiment instructif, dans lequel la science mise cà la portée d’une intelligence plus développée, mais débarrassée encore de ces grands mots trop multipliés et qui la surchargent, soit présentée de manière à seconder et à entretenir le goût de l’étude.

Par quelle singularité n’existe-t-il, sur un sujet que tout le monde voudrait connaître, que des livres que personne ne peut comprendre sans une étude sérieuse? Le langage scientifique est sans doute indispensable aux savants; mais il faut, pour ceux qui n’ont pas la prétention de l’être, un langage à leur portée. La nature est si riche et si belle ! disait une jeune dame, on a tant de plaisir à l’admirer ! il semble que dans l’étude de tant de merveilles on va trouver ce qu’il peut y avoir de plus agréable pour l’esprit. On ouvre un livre, et l’on n’y rencontre qu’un assemblage de mots barbares qu’on dit formés du grec ou du latin ; quelques-uns même, ajoute-t-on, ont une origine fort équivoque , et l’on ne sait trop à quel idiome sauvage ils appartiennent. Suis-je grecque, romaine ou sauvage pour les comprendre, ou faut-il que je le devienne pour savoir ce que c’est qu’un insecte , un coquillage ou un oiseau? Comment se fait-il que tant de gens d’esprit n’aient pas pu trouver dans notre langue un mot qui valut autant qu’un mot grec et que nous aurions compris sans peine?

En effet, les traités d histoire naturelle sont généralement trop sérieux pour les gens du monde, et le choix et la multiplicité des mots techniques les rendent inabordables pour ceux qui débutent : et cela devait être; ces traités ne sont pas écrits pour eux. Les mots ne se gravent dans la mémoire qu’autant qu’ils représentent une idée, et les auteurs ne prennent pas la peine de donner l’explication de ceux qu ils emploient, et dont 1 étymologie ne se trouve souvent qu’avec beaucoup de peine. Aussi n hésite-t-on pas à exclure les livres de science de ses lectures habituelles, et à leur préférer ceux pour lesquels toutes les formes de séduction sont employées, quoiqu il soit bien reconnu que la plupart de ces derniers ont trop souvent le désavantage d égarer l’imagination, de fausser les idées et de ne laisser à l’esprit aucune impression utile.

Vous comprenez maintenant, madame, pourquoi les connaissances en histoire naluiclle sont si peu répandues, malgré l’intérêt qu’elles inspirent même aux plus indifférents. 1

Cependant, sans vouloir devenir savant naturaliste, ce qui exige des études séneuses et constantes, on doit, et l’on peut facilement acquérir les connaissances usuelles qui se lient à divers besoins, aux arts, à l’industrie ; on doit avoir certaines

notions générales sur les animaux qui nous étonnent par leurs formes et leur instinct, sur les diverses productions qui nous entourent, sur la constitution du globe, et sur les révolutions qui ont laissé dans les couches qui le composent tant de témoins de ses divers âges ; on peut vouloir former une petite collection et chercher à la classer méthodiquement : tous les enfants ramassent des insectes dont ils veulent connaître les noms. Rodolphe, votre petit-fils, serait bien désireux de pouvoir arranger et nommer lui-même les coquilles qui lui ont été données ; mais il ne comprendrait pas les livres qui me servent à classer le riche musée de son oncle.

Un livre d'histoire naturelle, écrit pour les gens du monde, doit réunir plusieurs conditions. Il faut que ce livre soit d’un prix à la portée de toutes les bourses, et que la forme de sa rédaction, sans nuire à l’exactitude des détails, déguise au moins ce que la science peut avoir de trop sévère. Quel autre témoignage invoquerai-je, après avoir cité Buffon, dont le nom si populaire vient à l’esprit dès qu’il est question d’une science dont il révéla le premier tout le charme par un style brillant, harmonieux et varié comme les objets qu’il décrit! Ses travaux, promptement et universellement appréciés et lus, ont eu un succès aussi prodigieux que soutenu; ils ont fait aimer la science, et valu à l’auteur le titre bien mérité de peintre de la nature.

Maintenant, quelle que soit la célébrité des savants qui lui succédèrent, quelle que soit l’importance et même la supériorité incontestable de leurs travaux, quant aux progrès qu’ils ont fait faire à la science, ils ne peuvent prétendre à la popularité de Buffon, et leurs ouvrages ne sont lus que par ceux qui se livrent exclusivement à l’étude; ils sont indispensables à ceux que l’amour de la science entraîne, mais ils sont peu faits pour l'inspirer aux gens du monde qui essaieraient de les lire. Leurs descriptions ne sont, en quelque sorte, que la dissection minutieuse d’un animal, et leur but est atteint lorsqu’ils croient avoir indiqué la place que chaque être doit occuper dans le groupe auquel il appartient. Buffon, en faisant l’histoire d’un animal, cherchait à le faire voir; il donnait de la couleur aux mots qu’il employait, et il jetait de l’intérêt sur les êtres les plus vulgaires en apparence, en faisant connaître leurs habitudes, leurs instincts et leurs passions. Buffon n’a pu malheureusement aborder qu’une partie de la science ; et si personne n’a complété ses travaux, en cherchant à le prendre pour modèle, ce n’est pas que ce qui reste à faire soit plus difficile et se prête moins au style descriptif; car quelle imagination pourrait créer des sujets plus variés, plus multipliés, plus admirables que les insectes, les papillons et les coquilles, et tant d’autres animaux dont il n’a point parlé! La nature a prodigué à ces chétives créatures les couleurs les plus riches, les plus brillantes, et les formes les plus singulières ; elle ne leur a refusé ni l’activité, ni l’industrie : on dirait même qu’elle s’est attachée à nous les offrir comme des exemples de sociabilité, de travail, de prévoyance et de courage. Les petites passions qui les animent, et qui nous semblent si mesquines, sont cependant copiées sur les nôtres, et leur organisation est d’autant plus extraordinaire qu’il paraît impossible de rassembler dans de si petits corps de plus étonnantes merveilles.

L’étude de certaines parties des sciences naturelles a néanmoins rencontré des détracteurs, parce qu’il est d’usage de faire peu de cas de ce qu on ne connaît pas ; mais si l’on veut prendre la peine de jeter un coup d œil sur 1 ensemble de la création et sur la prodigieuse quantité d’êtres organisés qui couvrent le globe, on sera bientôt convaincu que ceux qui échappent à notre vue, comme ceux qui nous

étonnent par leur taille gigantesque , sont destinés à jouer un rôle dune égale importance; les uns ne sauraient exister sans les autres, et chacun deux est indispensable à l’harmonie de l’univers. Dieu n a rien tait d inutile; rien n est assez grand pour se soustraire à sa puissance, rien n’est assez humble pour n être pas l’objet de ses soins protecteurs, et si, dans bien des cas, nous ne pouvons compiendre les intentions de sa sublime sagesse, c’est qu’il a su aussi tracer des bornes à notre intelligence. Les animaux les plus chétifs traversent les siècles comme ceux que nous croyons plus privilégiés. L’instinct chez eux supplée à la force, l’agilité à la ruse ; et lorsque nous supposons dans un animal l’absence complète de moyens de défense ou de conservation, il y a toujours quelque admirable ressource à l’aide de laquelle sa race ne périt pas et se conserve au milieu des dangers qui l’environnent. Entin, plus un animal est petit, et plus il donne d’idée de l’infinie puissance qui l’a créé. Le soin qu’on met à connaître les plus faibles créatures n’a donc rien de plus frivole que l’étude de celles que nous croyons d’une utilité plus pressante. Il faut, dit Cuvier, que le naturaliste vraiment digne de ce nom connaisse l’organisation de tous les animaux, qu’il les compare tous, et poursuive la vie et les phénomènes qu’elle présente dans tous les êtres qui en ont reçu quelque parcelle. Ce n’est qu’à ce prix qu’il peut espérer de soulever le voile mystérieux qui en couvre l’essence. L’observation des faits les plus insignifiants en apparence conduit souvent aux résultats les plus utiles. Comment expliquerait-on les variétés nombreuses que présentent les végétaux, si l’on n’avait remarqué que certains insectes, tels que les Abeilles, les Papillons, et d’autres dont le corps velouté se charge de cette poussière jaune qu’ils trouvent sur les fleurs, vont, agents aveugles d’une volonté suprême, la déposer ensuite sur d’autres fleurs qu’ils fécondent? N’est-ce pas la découverte de ce croisement singulier, de cette fécondation artificielle, qui adonné les plus merveilleux résultats pour la culture des fleurs et la multiplication des arbres à fruits, dont les produits hybrides sont généralement plus nombreux, plus gros et d’un goût plus délicat? C’est après avoir étudié avec soin lesmoyens qu’emploielanalure, qu’on reconnaît qu’il faut admettre un grand nombre de faits dont la cause nous échappe, dont on ignore ie principe, et que certaines vérités de la morale et de la religion ne sont pas les seules auxquelles il faut croire, malgré l’absence d’une évidence palpable.

L’étude des coquilles et l’histoire des animaux qui les habitent fixent particulièrement votre attention ; je le conçois sans peine : vous pouvez disposer de la collection la plus riche et la plus complète qui soit connue, et M. Benjamin Delessert l’augmente sans cesse. Mais vous ne voulez cependant pas rester étrangère à toutes les autres branches des sciences naturelles; elles s’éclairent d’ailleurs l’une par 1 autre, et s’il est impossible à la même personne de les étudier toutes avec le même soin, il est facile cependant d’avoir une idée générale de leur ensemble. On suit ainsi la marche progressive de l’organisation dans toute la série ; on voit avec quelle admirable perfection les organes les plus essentiels à la vie se transforment

dans chaque classe, pour être appropriés aux divers milieux dans lesquels doivent vivre et se développer les êtres qu’on étudie. La connaissance de ces généralités augmente l’intérêt et fournit le sujet de mille comparaisons curieuses. Chacun alors, selon son goût, s’occupe de telle ou telle branche, et cette étude, ainsi limitée, sullit encore à celui qui s’y livre pour captiver toute son attention. C’est abus (pi oii communique aux autres ses observations ou ses découvertes, et c'est à

I aide do cos échanges mutuels que les sciences ont fait de si rapides progrès. Heureux commerce, dit Lacépède, qui ne fait perdre que ce que l’on ne communique pas et qui produit un bonheur sans regrets. Vous le savez, madame, la nature est inépuisable dans ses détails, et il y a encore tant de recherches à faire avant d’avoir tout découvert, qu'il reste toujours à celui qui débute l’espoir de servir un jour utilement la science.

L’importance de l’étude de la conchyliologie n'a pu être reconnue tant qu’on ne s'est occupé que des coquilles, sans faire attention aux animaux dont elles ne sont qu’une partie, et tant que la géologie n'a pas trouvé dans les débris fossiles, contemporains des divers âges du globe, les témoins irrécusables des changements qu’a éprouvés sa surface.

Longtemps aussi on s’est contenté de rassembler des coquilles et d’en former des collections plus ou moins nombreuses, parce que leurs formes, les couleurs ravissantes dont elles sont ornées, leur facile conservation et la rareté de quelques espèces, suffisaient pour exciter la curiosité des collecteurs et souvent même pour flatter leur amour-propre. Ce n’est cependant pas à ce point de vue qu’il faut borner l’intérêt qui s’attache à leur étude ; la connaissance exacte de l’organisation des animaux qui les habitent et qui les construisent est d’une importance telle, qu’on oublierait peut-être, si cela se pouvait, la coquille pour ne s’occuper que du mollusque.

La formation du globe et sa constitution excitent au plus haut point la curiosité des naturalistes, et même celle des gens du monde, surtout en présence des faits qui prouvent que, des couches nombreuses qui le forment, il en est peu qui ne soient composées en grande partie des débris successifs des corps organisés, dont l’existence a précédé de plusieurs siècles la création de l’homme et celle des animaux qui s’en rapprochent le plus. Ces débris de l’organisation sont plus ou moins bien conservés, et ceux que la désagrégation devait surtout épargner, en raison de leur composition calcaire, sont les coquilles, que nous retrouvons souvent même avec des

traces de leurs couleurs.

Maintenant qu’il est bien reconnu que les coquilles sont les médailles caractéristiques des terrains dans lesquels elles se trouvent, leur utilité pour la science n’a besoin d’aucun autre développement, et il suffit de dire qu’à part l’intérêt scientifique qui leur est propre, elles ont fourni les éléments d’une science toute moderne plus importante et plus sérieuse. L’histoire des premiers âges du monde aurait-elle moins d’intérêt pour nous que celle d’un peuple ancien, et le naturaliste, en s’occupant de la recherche des faits contemporains de la création , se livrerait-il à un travail plus futile que l’archéologue qui, à l’aide d’un vase, d une médaille ou d’une statue, découvre les usages d’une cité autrefois florissante?

Quelques coquilles sont employées dans les arts, et presque tous les animaux qui les habitent fournissent une alimentation saine et abondante. Certaines espèces

étaient recherchées par les Tyriens et les Carthaginois pour la couleur pourprée qu’elles produisent, couleur qui a été détrônée par celle que donne la cochenille, mais qui pendant un temps était uniquement réservée aux rois et aux tiiom— phateurs. On file la soie dorée produite par quelques mollusques marins. Cette soie remarquable par sa finesse se récolte en assez grande quantité sur les côtes de Sicile et du royaume de Naples; elle sert à tisser des étoiles, et à faiie di\eis ouvrages de tricot, tels que des bas, des gants, qui sc distinguent par le moelleux et

la solidité; on a môme fabriqué en France, avec cette soie, des pièces de drap qui ont eu les honneurs de l’exposition. Nous ne pouvons dire ici à quel usage on emploie toutes les coquilles, nous croyons moins utile encore de parler de la passion de certains gourmets pour diverses espèces auxquelles ils trouvent un goût exquis, et surtout pour les Huîtres, donton fait une consommation extraordinaire, an en juger que par celles qu’on reçoit à Paris. Faut-il s'étonner alors si Apicius, ce célèbre gourmand dont parle Pline, avait cherché et trouvé le moyen de les engraisser, et s’il proposait de les soumettre à un certain régime pour leur donner des qualités supérieures! Sénèque nous apprend aussi que l’on faisait de son temps un si grand usage de coquilles sur les tables somptueuses des Romains, qu’on fut obligé de faire une loi spéciale, moins pour arrêter la destruction complète des habitants des mers que pour mettre un terme aux orgies que ce luxe enfantait. Les mollusques fournissent des aliments riches en principes nutritifs; l’on croit avoir en effet remarqué une

fécondité plus grande chez les populations qui en font un constant usage. Ce n’est donc pas sans motifs, dit Yirey, que l’antique mythologie, déguisant toujours des vérités philosophiques sous le voile ingénieux de ses allégories, faisait naître Vénus de l’écume des ondes, au milieu des conques resplendissantes, des néréides et des tritons. Dansl’lndelcs coquilles servent à faire de la chaux, et les Chinois emploient, comme verres de vitres, certaines espèces grandes, plates et demi-transparentes.

Enfin les perles ne sont pas le seul produit qu’on retire de la coquille connue sous le nom de Pintadine mère-perle ou Huître perlière; elle fournit encore la nacre, qu’on emploie dans la marqueterie et l’ébénisterie de luxe.

La nécessité de s’opposer aux dégâts occasionnés par certaines coquilles ne contribue pas peu à ajouter de l’intérêt à leur étude; car si les mollusques semblent inoffensifs, il en est aussi qu’il faut connaître pour s’en défendre. Quelques espèces parviendraient à détruire nos vaisseaux, dont elles attaquent et creusent le bois, si l’on ne pouvait arrêter leur instinct de destruction en leur opposant les corps qu'elles ne peuvent perforer. Ce résultat 11’a pu encore être obtenu pour mettre à l’abri de leur singulier instinct les grands pilotis et même les digues en pierre qui protègent certains pays, et près de nous la Hollande, des invasions de la mer. Il ne faut que quelques années pour que des travaux d’endiguement soient entièrement vermoulus et renversés par une vague un peu forte. Ce n’est qu’en étudiant ces animaux qu’on peut arriver à découvrir le moyen d’arrêter leurs ravages.

Mais, dira-t-on, quelle peut être l’utilité des animaux nuisibles dans l’ensemble de la création? S’il nous était toujours permis d’expliquer les mystères qui nous entourent, nous serions bientôt convaincus que notre ignorance seule nous présente uniquement comme nuisibles un grand nombre d’espèces dont nous avons à nous défendre, mais que le véritable rôle qu’elles jouent à notre insu est indispensable à l’équilibre de l’univers.

Si nous ne parvenons à le démontrer complètement, nous pensons que le temps et 1 étude plus avancée des êtres que l’on néglige à cause de leurs formes repoussantes ou de leur inutilité supposée, finiront par soulever le voile qui couvre les actes de la puissance créatrice.

H fallait des êtres créés pour la destruction, et le Ver qui fait disparaître un cadavre infect, auquel des animaux d’un ordre plus élevé ne loucheraient pas ; l’insecte qui divise et réduit en poussière une fiente dégoûtante; le Taret qui attaque le bois et la pierre placés dans des conditions hors nature, agissent d’après la loi qui

préside à la transformation incessante des corps, et sont destinés à hâter la complète disparition de toute matière inutile. Sans ces agents de dissolution, comme le dit fort bien un auteur anglais, la terre, couverte de cadavres et de débris dégoûtants et infects, serait inhabitable ; les rivières seraient encombrées par l’amas de tous les corps qui s’y trouvent amenés ou qu’on y jette, et la mer, en poussant au rivage tout ce qui s’y perd et tout ce qui succombe à l’action du temps et des causes accidentelles, forcerait l'homme à quitter ses bords et le confinerait à l’intérieur des terres, où d’autres dégoûts et de dangereuses émanations l’atteindraient et le détruiraient lui-même. Enfin, si l’on s’étonne de voir ces animaux détruire souvent l’œuvre de l’homme et n'ètre pas avertis par leur instinct des limites auxquelles devrait s’arrêter leur destruction, c’est que la nature toujours sage et prévoyante, tout en leur accordant une faculté redoutable, n’a pas voulu nous exposer au mauvais usage qu’ils auraient pu faire de la moindre dose d’intelligence. Nous devons nous féliciter sans doute de cette sage distribution des facultés, en songeant à l’usage que l’homme fait souvent de celles qui le placent à la tête de la création.

Mais laissons ccs considérations qui nous entraîneraient trop loin, et qui se rattachent d’ailleurs à l’histoire particulière des animaux dont nous allons nous occuper.

Je serai trop heureux, madame, si je parviens à vous rendre plus faciles les leçons que vous voulez donner à votre fille ; votre indulgence soutiendra ma témérité, et vous excuserez, à cause de l’intention, ce que mes efforts laisseront à désirer sous le rapport du style ou de la science.

Je vous prie de vouloir bien agréer ce livre, madame, comme un témoignage de la vive reconnaissance que je dois à toute votre famille, et du profond respect de votre bien humble serviteur.

^-Ijciiu .

INTRODUCTION

L’histoire naturelle est la science qui a pour objet la connaissance des corps qui constituent l’ensemble du globe terrestre. Elle comprend l’étude des caractères extérieurs de ces corps et leur organisation particulière, en même temps que leur distribution méthodique.

Tous les corps présentent deux caractères principaux, qui ont servi à les diviser en corps organises et corps inorganisés. Les premieis se composent des animaux et des végétaux ; les seconds comprennent les minéraux.

Les corps organisés se distinguent par un principe, appelé vie , action ou force vitale, qui anime les uns, entretient les autres, et préside chez tous aux fonctions que remplissent des organes plus ou moins compliqués. Us ont des formes constantes , presque toujours arrondies ; leur développement a des bornes, et la vie s’entretient chez eux par les transformations successives des substances qu’ils ont la faculté de s’assimiler. Ces substances, élaborées et transformées en matières réparatrices des pertes quotidiennes , sont transportées dans toutes les parties par un mouvement circulatoire intérieur. Les corps organisés se reproduisent en transmettant à un germe les propriétés de l’individu primitif. Leur existence est limitée et se termine par la cessation des fonctions vitales, ou la mort.

Fig. 1. Animal et végétal

Les corps inorganisés ou bruts sont exclusivement sous l’influence des lois chimiques ; ils diffèrent des premiers par leur structure et leur mode de.développement; leurs formes sont anguleuses, leur accroissement est illimité et ne s’opère que par attraction moléculaire et juxtaposition de parties semblables à eux. Ilsneprésentent, niàl’intérieur niàl’extérieur, aucune trace d’organes, et ne forment qu’une masse homogène qu'on peut diviser sans rien changer à

Fio. 2. Minéral.

2 INTRODUCTION

leur nature; leurs formes sont très-variables, car l’agrégation des molécules qui composent ces corps dépend le plus souvent de circonstances accidentelles, et il en est de même de la cause qui les produit. Leur durée est indéfinie, et ne peut cesser que lorsqu’une attraction supérieure à celle qui retenait leurs molécules unies parvient à les désunir.

Linné divisait tous les corps en trois règnes: règne animal, règne végétal, règne minéral ; et il a exprimé d'une manière aussi heureuse que laconique les caractères principaux qui les distinguent : Les pierres croissent, disait-il; les végétaux croissent et vivent ; les animaux croissent, vivent et sentent.

En substituant la division des corps en organisés et inorganisés à celle de Linné, on a réuni sous une même dénomination les végétaux et les animaux, qui tous sont pourvus d’organes; condition qui les rapproche les uns des autres, pour les éloigner essentiellement des minéraux. Si d’ailleurs les végétaux et les animaux ne se confondent pas réellement, il est assez difficile, dans l’état actuel de la science, d’établir à la première vue la limite qui les sépare, car on ne sait pas exactement oii cesse, dans la série des êtres organisés, la sensibilité, qui constitue pour Linné la propriété par excellence des animaux.

Cependant il existe des différences qui permettent de distinguer deux séries d’êtres organisés, les animaux et les végétaux :

corts organisés animaux. Les animaux ont un tube digestif, ouvert le plus souvent à ses deux extrémités, et garni dans sa longueur de pores qui absorbent les molécules nutritives. L’essence de l’animal consiste dans la mobilité spontanée à l’aide d’un système musculaire, et dans une sensibilité plus ou moins active à l’aide d’un système nerveux ; ils peuvent le plus souvent distinguer les propriétés et les qualités des corps qui les environnent, au moyen d’organes spéciaux dont ils sont pourvus.

corps organisés végétaux. Les végétaux n’ont point de canal intestinal, et leurs pores absorbants sont répandus sur toute leur surface, ce qui les fit appeler par Aristote des animaux retournés. L’essence des végétaux consiste dans la nutrition, et ils sont immobiles '.

Enfin les végétaux n’ont qu’un seul élément organique ; il consiste en une substance homogène, transparente, formant des tubes, des cellules ou des membranes. Dans les animaux on trouve trois éléments organiques, le cellulaire, le musculaire et le nerveux.

Telles sont les différences d’organisation générale qui distinguent les végétaux des animaux. Nous pourrions insister davantage sur les rapports qui semblent les réunir, en examinant les modifications que présente le tube digestif des animaux d’un ordre inférieur, et en disant qu’on ne retrouve plus guère chez eux qu’un seul élément organique; mais ces considérations exigeraient des développements minutieux qui entraîneraient trop loin. 11 est vrai sans doute que les végétaux et les animaux

1 M. de Humboldt, en disant que si la nature avait donné la puissance du microscope à nos yeux et une transparence parfaite aux téguments des plantes, le règne végétul serait loin d’offrir l’aspect de l’immobilité qui semble être un de ses attributs, n’a voulu parler que des mouvements circulatoires intérieurs des végétaux, mouvements propres à tous les corps organisés, mais bien différents des mouvements spontanés des animaux, qui peuvent tous, plus ou moins lentement, plus ou moins facilement, se transporter d un point à un autre. ( Cosmos , Essai d’une description physique du monde, t. i. p. -110,)

INTRODUCTION

ont de grands rapports, puisqu’on les réunit comme corps organisés dans une même division ; mais ces rapports sont de ceux qu’on devrait plutôt indiquer comme une des mille ressources que la nature a su employer pour passer d’un type d’organisation à un autre, en procédant du simple au composé et en rappelant dans la série qu’elle commence quelques-uns des caractères de celle qu’elle termine; et cette vérité, qui est si palpable pour les animaux, peut trouver aussi son application lorsqu’il s’agit d’étudier les caractères que présentent les deux séries d’êtres organisés.

Ces considérations générales étaient indispensables pour donner une idée des rapports et des différences des corps, afin de faciliter l’intelligence de ce que. nous avons à dire de ceux dont il sera plus particulièrement question dans ce volume. Nous croyons aussi qu’il ne sera point inutile de donner une idée de la distribution méthodique des animaux. Cet exposé sommaire remplacera avantageusement ce que nous pourrions dire de la place qu’occupent les Mollusques dans la série zoologique, et permettra de mieux saisir les dégradations successives de l’organisation de ces animaux.

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