DE L'IMMORTALITÉ DES POËTES
Craigne la mort, la fortune et l'envie, À qui les dieux n’ont donné qu'une vie.
Arrière fout funèbre chant,
Arrière tout marbre et peinture;
Mes cendres ne vont point cherchant
Les vains honneurs de sépulture, Pour n’estre errant cent ans à l'environ Des tristes bords de l’avare Achéron.
Mon nom, du vil peuple inconnu, N'ira sous terre inhonoré; Les sœurs du mont deux fois cornu M'ont d'un sépulcre décoré, Qui ne craint point les aquilons puissants, Ni le long cours des siècles renaissants ".
4 Cette pièce ne manque pas de beautés, mails malheureusement les rimes masculines y sont séparées l'une de l'autre par un vers qui ne répond ni au précédent ni au suivant, conime on le voit dans la première strophe. Il en est de mème pour quelques rimes féminines : ainsi dans la seconde strophe, le mot désore , qui rime avec adore, se trouve placé au-dessus du mot déplaire. 11 n'y a pas d'harmonie possible avec un tel arrangement. Du reste, on reconnaît lci des traits empruntés d'Horace, qui a dit dans son orgueil lyrique : « J'ai élevé un monument plus durable que l'airain, plus élevé que les antiques Pyramides des rois d'Égypte; un monument que ne sauraient détruire ni l'aquilon furieux, ni la pluie qui ronge les pierres , ni des années sans nombre, ni la fuite rapide du temps. Je ne mourrai pas tout entier : la meilleure partie de moi-méine évitera le tombeau; et ma gloire, toujours nouvelle , croîtra dans l'estime de la postérité. Tant que le pontife montera les degrés du Capitole avec la Vestale en silence, on dira sur les bords du bruyant Aufide, dans ces lieux arides où Daunus gouverna des peuples rustiques, et, de pauvre qu'il était, devint un roi puissant, on dira que le premier j'ai transporté dans la poésie latine l'harmonie de la lyre éolienne. Muse, prends une fierté digne de tes travaux, et viens avec joie ceindre ma tête des lauriers de l'Hélicon ! » Liv. HE, ode 24.
Horace s'est encore promis l'immortalité dans une autre ode :
« Porté sur des ailes puissantes et inusitées pour l'homme, poëte revétu d'une forme nouvelle, je vais planer désormais dans le pur éther , je ne resterai plus sur la terre, et, supé-
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SONNETS
Mivrr, prenons en gré la mauvaise fortune, Puisque nul ne se peut de la bonne assurer, Et que de la mauvaise on peut bien espérer, Etant son naturel de n’estre jamais une.
Le sage nocher craint la faveur de Neptune, Sachant que le beau temps ne peut toujours durer; Etne vaut-il pas mieux quelque orage endurer, Que d’avoir toujours peur de la mer importune ?
Par la bonne fortune on se trouve abusé, Par la fortune adverse on devient plus rusé; L'une éteint la vertu, l’autre la fait paroistre.
L’ane trompe nos yeux d’un visage menteur, L'autre nous fait l'ami distinguer du flatieur, Et si nous fait encore à nous-mesmes connoistre '.
rieur à l'envie, j'abandonnerai le séjour des villes. Non, ce fils de parents pauvres; non, Mécène , celui que vous appelez votre ami, ne mourra point ; il ne sera point enfermé dans les replis du Styx. Déjà une peau plus rude s'étend sur mes pieds; ma tête devient celle d'un oiseau plus blanc que l'albâtre ; des plumes naissantes couvrent mes doigts et mes épaules; bientôt, plus hardi dans mon vol que le fils de Dédale, cygne harinonieux, je visiterai les rives géinissintes du Bosphore, les sables brûülants de Gétulie, les champs hyperhoréens; je scrai connu dans la Colchide, chez le Lace, qui dissimule la crainte que lui inspirent les cohortes romaines , et ch'z les Gélons, placés aux extrémités dn monde. Des peuples instruits me connaitront sur les hords de l'Ebre et du Rhône.
» Qu'on m'épargne ies chants lugubres et d'inutiles funérailles! Ne me déshonorez point par des larmes et des plaintes ; retenez vos cris de douleur , et réscrvez À d'autres jes honneurs superflus d'un tombeau. » Liv. II, ode 17.
N'en déplaise au prince des lyriqnes latins , l'orgueil va jusqu'au délire, dans cette ode qui a encore un défaut assez rare chez Horace, des longueurs et des répétitions. La métamorphose est faite dès le début, et, par conséquent, les vers qui plus loin la décrivent sont oiseux et redondants ; mais le style de la pièce respire cette grandeur énergique et simple dont nos poëtes lyriques n'ont point assez seuti le prix.
‘ Malgré tant de belles choses qui ont été dites sur la bonne et sur la mauvaise fortune, ce sonnet a encore du prix par le bon scus, la précision et l'éiégante simplicité qui le caractérisent.
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N OUVEAU venu, qui cherches Rome en Rome, Et rien de Rome en Rome n’aperçois ;
Ces vieux palais , ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c'est ce que Rome on nomme.
Vois quel orgueil, que'le ruine, et comme Celle qui mit le monde sous ses loix,
Pour dompter tout, se dompta quelquefo's,
Et devint proye au temps, qui tout consomme.
Rome de Rome est le seul monument ; Et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tybre seul qui vers la mer s'enfuit,
Reste de Rome. Ah ! mondaine inconstance!
Ce qui est ferme est par le temps détruit, Et ce qui fuit au temps fait résistance.
N, la fureur de la flamme enragée, Ni le tranchant du fer victorieux,
Ni le dégât du soldat furieux,
Qui tant de fois, Rome, t'a saccagée;
Ni, coup sur coup, ta fortune changée, Ni le ronger des siècles envieux,
Ni le dépit des hommes et des dieux, Ni, contre toi, ta puissance rangée;
Ni l’ébrans'er des vents impétueux , Ni le débord de ce dieu tortueux, Qui tant de fois t'a couvert de son onde,
N’ont tellement ton orgueil abbaissé, Que la grandeur du rien qu'i's t'ont laissée, Ne fasse encore émerveiller le monde.
* Cette pièce se termine par denx vers remarquables, dont le dernier surtout est d'une rare beauté,
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F | Je hais le Ferrarois pour je ne sçaïs quel vice; LATTER Un Créditeur pour son terme alongcr, Je hais tous les Lombards pour l’infidélité;
Courtiser un banquier, donner bonne espérance, Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité,
Ne suivre , en son parler , la liberté de France, Et le poltron Romain pour son pen d'exercice;
Et pour répondre un mot, un quart d’heure y songer.
Je hais l'Anglois mutin et le brave Écossois : de Le traistre Bourguignon et l’indiscret François : Le superbe Espagnol et l'ivrogne Tudesque :
Ne gaster sa santé par trop boire et manger, Ne faire sans propos une folle dépense,
Ne dire à tous venans tout cela que l’on pense, Et d’an maigre discours gouverner l’étranger';
Connoistre les humeurs , connoistre qui demande, Et, d'autant que l’on a la liberté plus grande, D'autant plus se garder que l’on ne soit repris;
Je hais moi-mesme encor mon imperfection ; Mais je hais par sus tout un sçavoir pédantesque.
Bref, je hais quelque vice en chaque nation ; Vivre avecque chacun, de chacun faire compte, | Voilà, mon cher Morel, dont je rougis de honte, ! Tout le bien qu’en trois ans à Rome j'ai appris. |