PR DNS NERO À 48 DOUZIÈME SIÈCLE
— Fille, com cest amour vous a pâlie et tainte! D'amer Garsilion ne vous estes pas fainte.
Jà ne verrez un mois , tant s'amors vous a tainte. — Sire , por Dieu mercis ; cin'a mestier d'estrainte ; Se ue l’ai à baron, de deul serai estainte.
Hé Diex ! etc.
— Fille, se vous voliez entendre à mariage,
Fil de roi vous donroie , riche et de haut parage.
— Sire , je n'aurai hom en trestout mon éage,
Se n'ai Garsilion , le bel, le preu , le sage ;
Car si vaillant , sans vous , ne sai en nul lignage. » Hé Diex ! etc.
Quant li rois ôt sa fille qu'aillors ne veut entendre, Un tournoi fait crier , que plus n'i veut atendre ; Devant la tour sera, bien s’i porront estendre. Et qui le pris aura si le convendra prendre Idoine la courtoise , où il n’a que reprendre.
Hé Diex! etc.
Par le pais fu tost scéue la nouvelle ;
Plus lor plaist à oïr que harpe ne vielle.
Tuit dient qu'il iront conquerre la pucèle :
Pour s’amour metteront mainte lance en astelle. Hé Diex ! etc.
Lors viennent chevalier de mainte terre estraigne,
Pour amour la pucèle n’i a nul qui remaigne.
Cuens Garsiles i vient à mout riche compaigne ;
Devant la tour la bele ot mainte riche ensaigne.
Et li tournois commence : n'i a nul quise faigne. Hé Diex! etc.
Chascuns por bele Idoine de bien faire s'avance, Qui s'est mis as fenestres ; n'ot si gentile en France: Son dolz ami présente par amour une mance, Et li cnens la recoit ; ens el tournoi se lance. Ainc mieudres chevaliers ne tint escu ne lance.
Hé Diex! etc.
Riches fu li tournois desous la tour antive,
Chascuns par sa proesce vuet qu'Idoine soit sive.
Et la bele s’escrie : « Cuens Garsiles , aïve ! »
Li cuens , qui chevalier ne doute ne esquive,
À fait le jour vuidier maint cheval et mainte yve. Hé Diex! etc.
— Ma fille, comme cet amour vous a pâlie et flétrie ! vous n'avez pas feint d'aimer Garsilion. Son amour s'est tellement emparé de vous que vous n’avez plus un mois à vivre. —Sire, pour Dieu merci; je n'ai plus besoin de me contraindre. S'il n'est pas mon seigneur , j'en mourrai de chagrin. Ah Dieu ! etc.
— Ma fille, si vous vouliez vous décider au mariage, je vous donnerais un fils de roi, riche et de haut parage. — Sire ; je n'aurai aucun époux durant ma vie, si ce n’est Garsilion le beau , le preux, le sage; car, après vous, je n'en sais aucun dans nulle famille qui soit aussi vaillant. » Ah Dieu! etc.
Quand le roi vit que sa fille ne vo. lait entendre parler que du comte Garsile, il fit proclamer un tournoi sans retard davantage. Il aura lieu devant la tour, et les combattants pourront y prendre du champ. Celui qui remportera le prix aura pour récompense Idoine la courtoise , en laquelle il n’y a pas le moindre défaut. Ah Dieu ! etc.
Bientôt la nouvelle fut sue par tout le pays, et elle plut davantage à entendre que son de harpe ni de vielle. Tous les chevaliers disent qu'ils iront conquérir la demoiselle , et qu’ils mettront pour son amour mainte lance en éclais. Ah Dieu ! etc.
Alors viennent des chevaliers de mainte te-re étranzère. Tel est leur amour pour la demoiselle, qu'il n’y en a pas un qui reste chez lui. Le comte Garsile y vient en très-riche compagnie. Devant la tour où la belle est enfermée il ya maint riche étendard , et le tournoi commence. Personne n’y montre de fainéantise. Ah Dieu ! etc.
Chacun cherche à bien faire pour la belle Idoine, quis'est mise aux fenêtres. Il n'y avait pas en France plus jolie demoiselle. Elle jette à son ami, par amour , une écharpe ; le comte la reçoit et se précipite au plus fort du tournois. Meilleur chevalier ne tint jamais écu ni lance. Ah Dieu ! etc.
Terrible fut le tournoi, au pied de la tour antique, Chacun par sa valeur veut qu'Idoine soit sienne , et la belle s’écrie : « Comte Garsile, courage!» Le comte, qui ne redoute ni n’évite aucun chevalier , a fait vider , durant ce jour, maint cheval et mainte selle. Ah Dieu! etc.
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Mout le fit bien Garsiles qui proesce a et force ; Por l'amour la pucèle, s'esvertue et esforce. Les escus froisse et fent com s’il fuissent d’escorce ; À chevalier n’assemble qu’à terre ne le porce.
Hé Diex ! etc.
Tout le tonrnoi veinqui , la pucèle a conquise , Et li rois li donna, si l'a à femme prise.
En sa terre l'emporte , à haute honor l'a mise. Mout doucement s'entraiment, loiaument, sans faintise, Or a la bele Idoine quant que ses cuers devise. Hé Diex!
Qui d’amour sent dolour et peine, Bien doit avoir joie prochaine.
Cette espèce de complainte et d'élégie est antérieure de quatre siècles au Roland Furieux de l'Arioste, qui a décrit tant de scènes pareilles avec ua rare talent , sans qu'on puisse trouver en lui un seul trait de la naïveté gauloise, comme l'appelle M. de Chateaubriand. Le Tasse a mis daas la bouche de sun Herminie des plaintes semblables à celles de la belle Idoine. Ces plaintes respirent une véritable tendresse , mais l'accent de la douleur n'y est pas profondément empreint comme dans les plaintes de l'amante de Garsile.
Voiïci comment l'un de nos jeunes érudits, M. Paulin Paris, dans son Romancero français, a caractérisé, en l'accompegnant de divers renseignements , la poésie d’Audefroy-le-Bdtard :
« On peut regarder Audefroy comme l'une des gloires de l'ancienne poésie française!
* Malheureusement je n’ai rien découvert dans les ouvrages contemporains qui puisse nous donner, sur sa persoane , le moindre renseignement posit:f. Plusieurs morceaux satiriques du treizième siècle citent , il] est vrai , un Audefroy parmi les bourgeois et même au nombre des échevins d'Arras; mais ce nom d'Audefroy était alors aussi commun dans cette ville que peu usité dans les autres; et tout ce que l'on peut en induire, c'est que notre poête était de la commune d'Arras, alors si turbulente. Ses poésies sont d'ailleurs ordinairement placées parmi celles des poëtes de l’Artois; maïs je n'ai pas besoin de dire que je ne présente ces conjectures qu'à défaut de témoiguages positifs.
Garsile , qui a courage et force, se conduisit trèsbien. Pour l'amour de la demoiselle, il s’évertue, il s'efforce. I brise les écus et les fend comme s'ils étaient d’écorce; il ne joint aucun chevalier qu'il ne l’envoie à terre. Ah Dieu! etc.
J] vainquit tous les combattants et conquit la demoiselle. Le roi la lui donna, et il la prit à femme. En sa terre il l'emmena, où il la mit en grand honneur ; etils s'entr’aimèrent doucement, avec loyauté et sans tromperie. Alors la belle Idoine vit les vœux de son cœur satisfaits. Ah Dieu! celui qui éprouve douleur et peine d'amour doit bien avoir de la joie prochainement.
» La destinée de notre poëte a jusqu'à présent été malencontreuse. Oublié par Fauchet et conséquemment par La Croix-du-Maine , Pasquier , Gouget, etc. , le premier auteur qui ait imprimé son nom est Legrand d'Aussy ; encore cet antiquaire ne semble-t-il avoir consulté que les incomplètes copies faites sous les yeux de Sainte-Palaye.…
» Plusieurs des chansons d'Audefroy-le-Bastard sont envoyées au seigneur de Nesle. Je croirais voloniiers que ce chevalier était Jean de Nesle, châtelain de Bruges, qui se croisa le 25 février 1200 , le même jour et dans la même assemblée que Quènes de Béthune. Audefroy - le -Bastard aurait donc fleuri dans le mème temps que ce dernier ; mais il se contenta d'être le rival poétique de Quènes : on ne voit pas qu’il ait pris la moindre part aux promenades guerrières de ce siècle héroïque.
» Les poésies d’Audefroy peuventse diviser en deux classes : les chansons et les romances. Les premières, en petit nombre, expriment l'amour vrai ou supposé de l'auteur, ses craintes, ses espérances passionnées , ses prolestations d'use iaviolable fidélité ; mais la monotonie est le péché migaoo de toutes ces tendres complaintes.
» Quantaux romans d’Audefroy, leur mérite est bicu autrement incuntestable. C'est le récit d'anciennes aventures amoureuses et chevaleresques. Une grande vivacité de coloris, cette naïvelé tant recherchée et si rarement découverte , des détails pleins de sensibilité, voilà les véritables titres d'Audefroy à notre admiralion ; du moins sont-ils les seuls que nous ayons crus dignes encore aujourd'hui de l'attention de tous les lecteurs. »
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L'reizième Siècle.