‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 556 sur 914 · PHILIPPE · texte numérisé non relu

PHILIPPE

En entrant, j'ai trouvé des désordres étranges, J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port, Où le roi, disoit-on, s'étoit fait le plus fort.

Les Romains poursuivoient ; et César, dans la place, Ruisselante du sang de cette populace,

Montroit de sa justice un exemple assez beau, Faisant passer Photin par les mains d'un bourreau. Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connoitre;

‘ Expression vague de la conversation négligée.

+ Cette circonstance , qui montre que sans le zèle et la plété d'un Romain obscur, le grand Pompée manquerait d'une urns pour sa cendre, est extrèmement touchante.

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Et , prenant de ma main les cendres de mon maitre : «“ Restes d'un demi-dieu , dont à peine je puis Esaler le grand nom, tout vainqueur que j'en sui:, De vos traitres, dit-il, voyez punir les crimes : Attendant des autels, recevez ces victimes ;

Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais, Porter à sa moitié ce don que je lui fais,

Porte à ses déplaisirs cette foible allégeance,

Et dis-lui que je cours achever sa vengeance. »

Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant,

Et baise avec respect ce vase qu'il me rend.

COR XNÉLIE.

O soupirs ! à respect! à qu’il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre! Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger, Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger, Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire Fait notre sûreté, comme il croit notre gloire! César est généreux : j'en veux être d'accord ;

Mais le roi le veut perdre, et son rival est mort. Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie

De ce qu'elle feroit s’il le voyoit en vie.

Pour grand qu’en soit le prix, son péril en rabat; Cette ombre qui la couvre en affoiblit l'éclat : L'amour même s’y mêle, et le force à combattre : Quand il venge Pompée, il défend Cléopâtre.

Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux, Que je ne devrois rien à ce qu'il fait pour nous, Si, tomme par soi-mêmeungrand cœur jugeun autre, Je n’aimois mieux juger sa vertu par la nôtre,

Et croire que nous seuls armons ce combattant, Parce qu’au point qu'il est j'en voudrois faire autant.

* Ilest fâcheux que Cornélie rappelle ici des choses qui rabaissent César dans un moment où son action est si grande et ses paroles d'un sublime si touchant. A la vérité, les vers qui suivent, auxquels on pourrait toutefois reprocher un peu de faste de vertu, parce que c'est Cornélie qui parle d'elle-même, réparent la faute que nous venous de remarquer.

A la réflexion, le lecteur s'étonne de ne pas entendre sortir du cœur de Cornélie les plus tendres expressions de sa reconnaissance pour Philippe, qui lui apporte la cendre de Pompée, après avoir rendu les derniers devoirs à ce grand capitaine. Racine n'aurait pas manqué à faire parler ici Cornélie avec un accent qui nous aurait arraché des larmes.

Le rôle de Cornélie est encore une de ces belles créations par lesquelles Corneille semble avoir voulu mettre la vertu des femmes hors de pair et leur obtenir un culte de notre admiration. Cornélie, avec son amour, sa douleur et les projets de sa vengeance légitime ; Cornéiie, captive par un arrêt du sort, mais toujours libre et fière comme une femme romaine , est au-dessus de César, qu'elle ne peut s'empêcher d'admirer, même au moment où elle se déclare sa mortelle ennemie, et jure en sa présence de poursuivre le vainqueur de Pompée.

Cette femme hérolque grandit encore dans la scène IV du quatrième acte, lorsque , poussée par une générosité sans exemple , elle vient avertir César d'un complot formé contre

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Pour montrer Corneille tout entier, la fécondité de son génie , la flexibilité de son talent , la variété de ses ouvrages, ii faudrait citer Nicomède après Rodognne , c'est-à-dire l'ironie devenue tragique, à côté de la terreur portée à son comble; Héraclius, où la générosité de deux frères fait le supplice d'ua tyran qui leur offre le trône et ne peut pas trouver de fils

pour régner après lui, nouveau triomphe de l'amour fraternel.

que nous ayons vu éclater d'une manière si noble et si tendre entre Séleucus et Antiochus, dans Rodognne ; il faudrait révéler, par des exemples , une autre sorte de grandeur que celle de César et de Cornélie, dans la scène entre Sertorius et Pompée. Le génie de Cornellle, nourri de l'antiquité, échauffé par les modèles d'héroïsme qu'il avait sous les yeux, se plait à nous représenter ces deu illustres capitaines parlant de leurs exploits réciproques, comme auraient pu faire Condé et Turepne, avec cette convenance et cette modestie qui conviennent à de tels personnages. I ne faut pas oublier de remarquer ici que tous les grands hommes du siècle de Louis XEV avaient un caractère de simplicité qui relevait leur gloire.

Pour être juste envers l'auteur de tant de belles tragédies, dont les héros forment une famille à part sur notre scène, il me faudrait rappeler l'exposition d'Orhon que Voltaire regarde comme la plus belle de tontes les expositions, celle de Bajazet excepté. C'est là qu'on trouve ces vers dignes de

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