RECEPTION D UN CREANCIER
La Violette. Monsieur, voilà votre marchand, M. Dimanche, qui demande à vous parler.
Sganarelle. Bon! voilà ce qu'il nous faut, qu'un compliment de créancier ! De quoi s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent î Et que ne lui disais-tu que monsieur n'y est pas ?
La Violette. Il y a trois quarts d'heure que je le lui dis ; mais il ne veut pas le croire, et s'est assis là-dedans pour attendre.
Sganarelle. Qu'il attende tant qu'il voudra.
Dun Juan. Non ; au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de quelque chose ; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits, sans leur donner un double. (^Entre M. Dimanche.)
Don Juan. Ah ! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir ! et que je veux de mal à mes gens
22 LEÇONS ET MODF-Î^S DE LITTÉRATrRF
de ne vous pas faire entrer d'abord ! J'avais donne ordro q[u'on ne me fît parler à personne ; mais cet ordre n'est \ as pour vous, et vous êtes en droit de ne jamais trouver de Dorte fermée chez moi.
M. Diinanche. Monsieur, je vous suis fort obligé.
Don Juan, parlant à ses laquais. Parbleu ! coquins, je vous apprendrai à laisser M. Dimanche dans une antichambre, et je vous ferai connaître les gens.
M. Dimanche. Monsieur, cela n'est rien.
Don Juan, à M. Dimancht. Comment ! vous dire que je n'y suis pas ! à M. Dimanche ! au meilleur de mes amis !
M. Dimanche. Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu...
Don Juan. Allons vite, un siège pour M. Dimanche.
M. Dimanche. Monsieur, je suis bien comme cela.
Don Juan. Point, point ; je veux que vous soyez assis contre moi.
M. Dimanche. Cela n'est point nécessaire.
Don Juan. Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.
M. Dimanche. Monsieur, vous vous moquez, et...
Do7i Juan. Non, non ; je sais ce que je vous dois, et je ne veux point qu'on mette de différence entre nous deux.
M. Dimanche. Monsieur...
Don Juan. Allons, asseyez-vous.
M. Dimanche. Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire. J'étais...
Don Juan. Mettez-vous là, vous dis-je.
M. Dimanche. Non, monsieur, je suis bien ; je viens pour. . .
Don Juan. Non, je ne vous écoute point, si vous n'êtes assis.
M. Dimanche. Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...
Don Juan. Parbleu ! monsieur Dimanche, vous vous portez bien.
M. Dimanche. Oui, monsieur, pour vous rendre service Je suis venu...
Don Juan. Vous avez un fonds de santé admirable, des ièvres fraîches, un teint vermeil, et des yeux vifs.
M. Dimanche. Je voudrais bien...
Don Juan. Comment se porte madame Dimanche, rotre épouse ?
M. Dimanche. Fort bien, monsieur, Dieu merci.
Don Juan. C'est une brave femme.
M. Dimanche. Elle est votre servante, monsieur. Je venais...
Don Juan. Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle ?
M. Dimanche. Le mieux du monde.
J)nn Juan. La jolie petite fille que c'est ' Je l'aime de tout moi: cœur.
M. Dima.\"he. C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur. J^ vous...
Don Juan. ÏÀ le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tan'.'oour ?
M. Dimmche. Toujours de même, monsieur. Je...
Don -^uan. Et votre petit chien Brusquet, gronde-t-il toujouT'i aussi fort, et mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ?
M. Dimanche. Plus que jamais, monsieur, et nous ne saurions en chevir.*
Don Juan. Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille ; car j'y prends beaucoup d'intérêt.
M. Dimanche. Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés. Je...
Don Juan, lui tendant la main. Touchez donc là, monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ?
M. Dimanche. Monsieur, je suis votre serviteur.
Don Juan. Parbleu ! je suis à vous de tout mon cœur.
M. Dimanche. Vous m'honorez trop. Je...
Don Juan. Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.
M. Dimanche. Monsieur, vous avez trop de bonté pour m^
Don Juan. Et cela sans intérêt, je vous prie de le cro^'
M. Dimanche. Je n'ai point mérité cette grâce, ass ment. Mais, monsieur...
* En venir à. bout, en jouir, le posséder.
24 LEÇONS ET MODÈLES DE LITTF RATt'RK.
Don Juan. Or çà, monsieur Dimanche, sans façon, voulezvous souper avec moi ?
M. Dimanche. Non, monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je...
Don Juan, se levant. Allons vite, un flambeau pour conduire M. Dimanche ; et que quatre ou cinq de mes gens prennent des mousqiietons pour l'escorter.
M. Dimanche, se levant aussi. Monsieur, il n'est pas nécessaire, et je m'en irai bien tout seul. Mais...
[Sganarelle ôte les sièges promptement.)
Don Juan. Comment ! je veux qu'on vous escorte, et je m'intéresse trop à votre personne. Je suis votre serviteur, et, de plus, votre débiteur.
M. Dimanche. Ah ! monsieur...
Don Juan. C'est une chose que je ne cache pas, et je lî dis à tout le monde.
M. Dimanche. Si...
Don Juan. Voulez-vous que je vous reconduise ?
M. Dimanche. Ah ! monsieur, vous vous moquez. Monsieur...
Don Juan. Embrassez moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie encore une fois d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.
{Il sort.)
Sganarelle. Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien.
M. Dimanche. Il est vrai ; il me fait tant de civilités el tant de compliments, que je ne saurais jamais lui demander de l'argent.
Sganarelle. Je vous assure que toute sa maison périrait pour vous, et je voudrais qu'il vous arrivât quelque chose que quelqu'un s'avisât de vous donner des coups de bâton vous verriez de quelle manière...
M. Dimanche. Je le crois ; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot de mon argent.
Sganarelle Oh ! ne vous mettez pas en peine ; il vous paiera le mieux du monde.
M. Dimanche. Mais vous, Sganarelle, vous me devez uielque chose en votre particulier.
Sganarelle. Fi ! ne parlez pas de cela.
M. Dimanche. Comment! je...
Sganarelle. Ne sais-je pas bien que je vous dois ?
M. Dimanche. Oui, mais...
Sganarelle. Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer.
M. Dimanche. Mais mon argent ?
Sganarelle, prenant M. Diînanche par le bras. Vous mo quez-vous ?
M. Dimanche^ Je veux...
Sganarelle, le tirant. Hé !
M. Dimanche. J'entends...
Sganarelle, le poussant vers la porte. Bagatelle '
M. Dimanche. Mais...
Sganarelle, le poussant encore. Fi !
AI. Dimanche. Je...
Sganarelle, le poussant tout à fait hors du théâtre. Fi : vous dis-je, {Don Juan, acte IV, se. 2, 3 et 4.)