LE CABINET DE RICHELIEU
Montez les degrés du vieux Archevêché, et entrons dans la première et la plus grande de ces salles ; elle était fort longue, mais éclairée par une suite de hautes fenêtres en ogives, dont la partie supérieure setdement avait conservé des vitraux bleus, jaunes et rouges, qui répandaient une lueur mystérieuse dans l'appartement. Une table ronde énorme la remplissait dans toute sa largeur du côté de la grande cheminée ; autour de cette table couverte d'un tapis bariolé et chargée de papiers et de portefeuilles, étaient assis et courbés sur leurs plumes, huit secrétaires occupés à copier des lettres qu'on leur passait d'une table plus petite. D'autres hommes debout rangeaient les papiers dans les rayons d'une bibliothèque, que des livres reliés en noir ne remplissaient pas tout entière, et marchaient avec précaution sur le tapis épais dont la salle était garnie.
Malgré cette quantité de personnes réunies on eût entendu les ailes d'une mouche. Le seul bruit qui s'élevât était celui des plumes qui couraient rapidement sur le papier, et d'une voix grêle qui dictait en s'interrompant pour tousser. Elle sortait d'un immense fauteuil à yrands bras
placé au coin du feu, allumé en dépit des chaleurs de la saison et du pays. C'était un de ces fauteuils qu'on voit encore dans quelques vieux châteaux, et qui semblent faits pour s'endormir en lisant sur eux, quelque livre que ce soit, tant chaque compartiment en est soigné ; un croissant de plume y soutient les reins ; si la tête se penche, elle trouve ses joues reçues par des oreillers couverts de soie, et le coussin du siège déborde tellement les coudes qu'il est permis de croire que les tapissiers de nos pères avaient pour but d'éviter que le livre ne fit du bruit et ne les réveillât en tombant.
Mais quittons cette digression pour parler de l'homme "qui s'y trouvait et qui n'y dormait pas. Il avait le front large et quelques cheveux fort blancs, une figure pâle et effilée à laquelle une petite barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse que l'on remarque dans tous les portraits du temps de Louis treize, une bouche presque sans lèvres, et nous sommes Ibrcés d'avouer que le docteur Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n'en pouvoir douter ; une bouche pincée, disons-nous, était encadrée par deux petites moustaches grises et une royale, ornement dont nous avons déjà parlé, que nos officiers de hussards se laissent croître encore entre la lèvre inférieure et le menton, et qui ressemble assez à une virgule ; ce vieillard qui avait sur la tête une calotte rouge et était enveloppé dans une vaste robe de chambre, portait des bas de soie pourprée et n'était rien moins que Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.
Il avait très près de lui, autour de la plus petite table dont il a été question, quatre jeunes gens de quinze à vingt ans ; ils étaient pages ou domestiques, selon l'expression du temps, qui signifiait alors familier, ami de la maison. Cet usage était un reste de patronage féodal demeuré dans nos mœurs. Les cadets gentilshommes des plus hautes familles recevaient des gages des grands seigneurs, et.leul étaient dévoués en toute circonstance, allant appeler en duel le premier venu au moindre désir de leur patron. Les pages dont nous parlons rédigeaient des lettres d<mt le cardi-
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nal leur avait dit la substance, et après un coup-d'œil du maître, les passaient aux secrétaires qui les mettaient au net. Le vieux duc de son côté écrivait sur son genou des notes secrètes sur de petits papiers qu'il glissait dans presque tous les paquets avant de les fermer de sa propre main.
Il y avait quelques instans qu'il écrivait, lorsqu'il aperçut dans une glace placée en face de lui, le plus jeune de ses pages traçant quelques lignes interrompues sur un petit papier d'une taille fort inférieure à celle du papier ministériel. Il se hâtait d'y mettre quelques mots, puis le glissait rapidement sous la grande feuille qu'il était obligé de remplir à son grand regret ; mais placé derrière le cardinal, il espérait que sa difficulté à se retourner l'enipêcherait de s'apercevoir du petit manège qu'il semblait exercer avec assez d'habitude. Richelieu lui adressant la parole sèchement, lui dit: — Venez ici, M. Olivier.
Ces deux mots furent un coup de foudre pour ce pauvre enfant qui paraissait n'avoir pas seize ans ; il se leva pourtant très-vite et vint se placer debout devant le ministr'j, les bras pendans et la tête baissée.
Les autres pages et les secrétaires ne remuèrent pas plus que des soldats lorsque l'un d'eux tombe frappé d'une balle, tant ils étaient accoutumés à ces sortes d'appels. Celui-ci pourtant s'annonçait d'une manière plus vive que les autres. — Qu'écrivez-vous là? — Monseigneur ... ce que votre éminence me dicte. — Quoi ! — Monseigneur .... la lettre de don Juan de Bragance. — Point de détours. Monsieur, vous faites autre chose. — Monseigneur, dit alors le page, les larmes aux yeux, c'était un billet à une de mes cousines.— Voyons-le ; alors un tremblement universel l'agita, et il fut obligé de s'appuyer sur la cheminée, en disant à demi-voix: C'est impossible.
M. le vicomte Olivier d'Entragues, dit le ministre sans marquer la moindre émotion, vous n'êtes plus à mon service. Et le page sortit, il savait qu'il n'y avait pas à répliquer, il glissa son billet dans sa poche, et ouvrant la porte à deux battans justement assez pour qu'il y eût place pour lui, il s'y glissa comme un oiseau qui s'échappe de sa cage.
226 LEÇONS ET MO])è;i.i:.s dio liitératurf.
Le ministre continua les notes qu'il traçait sur son genou. Les secrétaires redoublaient de silence et d'ardeur, lorsque la porte s'ouvrant rapidement de chaque côté, on A^il paraître debout entre les deux battans, un capucin qui, s'inclinant les bras croisés sur la poitrine, semblait attendre l'aumône ou l'ordre de se retirer. Ce personnage parut faire une grande sensation dans toute la salle, car sans achever la phrase, la ligne ou le mot commencé, chaque écrivain se leva et sortit par la porte où le P. Joseph (on a deviné que c'était lui) se tenait toujours debout, les uns le saluant en passant, les autres détournant la léte.