CROMWELL
Olivier Cromvvell est du nombre de ces personnages de l'histoire qui sont tout ensemble très célèbres et très peu connus. La plupart de ses biographes, et dans le nombre il en est qui sont historiens, ont laissé incomplète cette grande figure. Il semble qu'ils n'aient pas osé réunir tous les traits de ce bizarre et colossal prototype de la réforme religieuse, et de la révolution politique d'Angleterre : presque tous se sont bornés à reproduire sur des dimensions plus étendues, le simple et sinistre profil qu'en a tracé Bos
suet, de son point de vue monarchique et catholique, de sa chaire d'évêque appuyée au trône de Louis XIV.
Comme tout le monde, l'auteur de ce livre s'en tenait là ; le nom d'Olivier Cromwell ne réveillait en lui que l'idée sommaire d'un fanatique régicide, grand capitaine ; c'est en Turetant la chronique, ce qu'il fait avec amour, c'est en fouillant au hasard les mémoires anglais du dix-septième siècle, qu'il fut frappé de voir se dérouler peu-à-peu devant ses yeux un Cromwell tout nouveau. Ce n'était plus seulement le Cromwell militaire ; le Cromwell politique de Bossuet ; c'était un être complexe, hétérogène, multiple, composé de tous les contraires, mêlé de beaucoup de mal et de beaucoTip de bien, plein de génie et de petitesses ; une sorte de Tibère-Dandin, tyran de l'Europe et jouet de sa famille ; vieux régicide humiliant les ambassadeurs de tous les rois, torturé par une jeune fille royaliste ; austère et sombre dans ses mœurs, et entretenant quatre fous de cour autour de lui ; faisant de méchans vers, sobre, siifiple, frugal et guindé sur l'étiquette ; soldat grossier et politique délié ; rompu aux arguties théologiques et s'y plaisant ; orateur lourd, diffus, obscur, mais habile à parler le langage de tous ceux qu'il voulait séduire ; hypocrite et fanatique ; visionnaire dominé par les fantômes de son enfance, croyant aux astrologues et les proscrivant ; défiant à l'excès, toujours menaçant, rarement sanguinaire ; rigide observateur des prescriptions puritaines, perdant gravement plusieurs heures par jour à des bouffonneries ; brusque et dédaigneux avec ses familiers, caressant avec les sectaires qu'il redoutait ; trompant ses remords avec des subtilités, rusant avec sa conscience, intarissable en adresse, en pièges, en ressources ; maîtrisant son imagination par son intelligence grotes(|ue et sublime ; enfin un de ces hommes carrés par la haac, comme les appelait Napoléon, le type et le chef de tous ces hommes complets, dans sa langue exacte comme l'aigébre, colorée comme la poésie.
[Préface de Cromwell.)
A. DUflLAS, 239