LA MORT DE J.-B. ROUSSEAU
Quand le premier chantre du monde Expira sur les bords glacés Où l'Ebre, efl'rayé dans son onde, Reçut ses membres dispersés, Le Thrace errant sur les montagnes Remplit les bois et les campagnes Du cri perçant de ses douleurs ; Les champs de l'air en retentirent, Et dans les antres qui gémirent Le lion répandit des pleurs.
La France a perdu son Orphée ; Muses, dans ces moments de deuil.
Elevez le pompeux trophée Que vous demande son cercueil ; Laissez, par de nouveaux prodiges»
IVéciataiits et dij,n»es vestiges D'un jour marqué par vos regrets.
300 LEÇONS ET MODa.LKS DE LITTÉRATURE.
Ainsi, le tombeau de Virgile Est couvert du laurier fertile Qui par vos soins ne meurt jamais.
D'une brillante et triste vie, Rousseau quitte aujourd'hui les fers.
Et, loin du ciel de sa patrie, La mort termine ses revers.
D'où ses maux ont-ils pris leur source ? Quelles épines, dans sa course Etouffaient les fleurs sous ses pas 1 Quels ennuis, quelle vie errante !
Et quelle foule renaissante D'adversaires et de combats !
Le Nil a vu sur ses rivages Les noirs habitants des déserts Insulter par leurs cris sauvages L'astre éclatant de l'univers.
Cris impuissants, fureurs bizarres !
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ces obscurs blasphémateurs.
Favoris, élèves dociles De ce ministre d'Apollon, Vous à qui ses conseils utiles Ont ouvert le sacré vallon :
Accourez, troupe désolée, Déposez sur mon mausolée Votre lyre qu'il inspirait !
La mort a frappé votre maître, Et d'un poufHe a fait disparaître ' Le flambeau qui vous éclairait.
{Odes.)
SAINT-LAMBERT (Charles-François, marquis de) naquit a Vézelise (Lorraine,) en 1717. Il dut à l'amitié et au patronage de Voltaire une grande partie de la réputation qu'il eut de son vivant ; mais la postérité, toujours équitable, n'a pas confirmé les jugements, ou plutôt les éloges de Voltaire. Le poème des Saisons, composition médiocre dans son ensemble, renferme quelques épisodes écrits avec correction et élégance ; mais on ne trouve nulle part la trace du poète ; rien n'y est écrit d'inspiration ; c'est une œuvre froide, morne, inanimée, qu'on a trop louée autrefois, qu'on loue encore trop aujourd'hui, et qu'on finira par ne plus louer du tout.
Des poésies légères qui ne manquent ni de charme ni d'harmonie, et des Fables orientales imitées de Saadi, tels sont les titres littéraires de ce poète.
Saint-Lambert entra à. l'Académie en 1770, et mourut à Paris le 11 février 1803.
DESILLUSION.
J'espérais autrefois : espérer c'est jouir.
Mais le temps fait évanouir
Ces chimériques jouissances ;
Il m'en fait voir la vanité,
Sans me rendre en réalité
Ce qu'il m'enlève en espérances. Je perds tous les objets qu'il ôte à mes désirs ; De l'avenir trompeur j'ai perdu les plaisirs. Sous ses voiles obscurs, au printemps de mon âge, Je voyais tous les biens qu'il allait m'apporter ; Quand d'un œil plus certain j'en perce le nuage, Je vois trop aujourd'hui tout ce qu'il va m'ôter; J'aimais à le prévoir, je perds à le connaître :
J'espérais l'instant où je suis,
Je crains l'instant où je dois être.
{Poésies diiierses.)