‹ Leçons et modèles de littérature françaiseChapitre 245 sur 265 · REVE DE CHARNEY · texte numérisé non relu

REVE DE CHARNEY

Il arrivait souvent qu'à la suite de ces examens fai's en arrière, il tombait dans de profondes rêveries Il voyait, par une soirée d'hiver, s'illuminer spontanément la façade de son ancien hôtel de la rue de Verneuil. Le bruit de mille voitures retentissait à son oreille ; à la clarté des torches, eues entraient dans sa cour circulaire, et chacune d'elles jetait tour à tour sur les marches de son péristyle, couvert de tapis et décoré de tentures, les Merveilleuses en renom, empaquetées dans d'épaisses fourrures, sous lesquelles frissonnait la soie ; des Incroyables, au feutre pointu, à la haute cravate, aux jarrets enrubanés ; des artistes célèbres, au col nu. aux cheveux courts, au costume semigrec, semi-français ; et des généraux empanachés et ceinturés aux trois couleurs ; et des savants, et des hommes de lettres, avec ou sans collets verts. Un monde de valets se montrait partout à la fois, narguant, «ous leurs nouvelles livrées, les décrets de la république conventionnelle, passée de mode.

Charney contemplait en souriant cette bigarrure de mœurs, d'états et de costumes. Ce qui avait été pour lui autrefois une source amère et féconde de pensées méprisantes pour l'humanité tout entière, ne soulevait plus dans son sein qu'une légère moquerie contre ces années de folie et de vains essais.

374 SUPPLÉMENT AUX LEÇOMS

Soudain de brillants orchestres éclatèrent en mesures vives, variées et stridentes, et la fête prit son vol ! Charney reconnaissait les airs qu'il avait entendus déjà ; mais l'impression qu'il en recevait était bien plus active sur ses sens. La lueur scintillante des lustres, leurs reflets prismatiques dans les glaces, dans les cristaux, l'air chaud et embaumé d'une salle de bal ou de festin, la saveur des mets, la gaieté pétulante des convives, les groupes bondissants des valseurs, qui le frôlaient en passant, les propos légers et frivoles qui se croisaient, qui se heurtaient autour de lui, les rires qui retentissaient, tout lui faisait éprouver une impression de joie ineffable, qu'il n'avait jamais connue.

Puis des femmes, à la taille élégante et svelte, aux blanches épaules, au col de cygne, parées d'étoffes somptueuses, de gazes striées d'or, étincelantes de pierreries, se montraient devant ses pas, et le saluaient en lui souriant. Il les reconnaissait. C'étaient les conviées ordinaires et l'ornement de ses splendides soirées, alors que, riche et libre, on le citait comme un des heureux de la terre. Là brillaient sans rivales la hère Tallien, vêtue à la grecque, et portant des joyaux et des bagues de prix jusque dans les doigts de ses beaux pieds nus, à peine emprisonnés dans de légères sandales dorées ; la charmante Récamier, qu'.Athèncs eût divinisée ; enfin la douce et touchante Joséphine, ci-devant comtesse de Beaiiharnais, qui, à force de grâces, passait souvent pour la plus belle des trois. Même auprès d'elles, d'autres encore se faisaient remarque, éblouissantes de fraîcheur, de coquetterie et de parure ' Qu'aujourd'hui Charney les trouvait jeunes et jolies ! Que leurs regards avaient bien plus d'attraction et de douceur qu'autrefois ! Qu'il se fût senti heureux de pouvoir faire un choix parmi tant de femmes brillantes !

Il l'essaie ; et, après avoir erré indécis de l'une à l'autre, tout à coup, au milieu de leur foule, il en distingue une, mais non plus aux épaules découvertes et aux parures de diamants.

Simple dans sa mise et dans son maintien, elle baisse ♦imidement le front et craint de se montrer. Pourtant elle

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est belle aussi ! C'est une jeune fille, vêtue de blanc, n'ayant pour ornement que sa grâce naïve et la rougeur qui colore ses joues. Charney ne l'a jamais vue, et, à mesure qu'il la contemple, les autres s'effacent et disparaissent Bientôt elle se trouve seule ; il peut l'examiner à loisir, et l'émotion le gagne en attachant ses yeux sur elle. Mais combien son émotion redouble en remarquant dans sa noire chevelure une fleur! Cette fleur... c'est celle de sa plante ! la fleur de sa prison ! Il tend les bras vers la jeune fille et veut s'avancer ; mais soudain tout se trouble à sa vue, tout s'agite autour de lui ; une dernière fois, les orchestres du bal se font entendre avec un redoublement de force ; puis la jeune fille et la fleur semblent se perdre l'une dans l'autre ; les feuilles étalées, les corolles ouvertes et embaumées se multiplient autour de la jolie figure et la cachent bientôt entièrement. Déjà les murs du salon, dépouillés de leurs tentures, s'obscurcissent, et n'offrent plus aux regards de Charney qu'une sorte de vapeur nuageuse. Le lustre, s'éteignant graduellement, se détache du plafond, décrit tout à coup une courbe de lumière, et va rayonner mourant à l'extrémité inférieure du nuage. De lourds pavés remplacent le parquet luisant et sonore. C'est la froide raison qui revient au milieu du délire ; c'est le souvenir qui tue Tillusion ; la vérité qui tue le songe.

Le prisonnier ouvre les yeux. 11 est sur son banc ; les pieds sur le pavé de son préau ; sa fleur est devant lui, et le soleil se couche à l'horizon. (^Picciola.\

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