LE GENERAL AU MOMENT D UNE BATAILLE
S'il y a une occasion au monde où l'âme pleine d'eliemême soit en danger d'oublier son Dieu, c'est dans ces postes éclatants où un homme, par la sagesse de sa conduite, par la grandeur de son courage, par la force de son bras, et par le noiiibre de ses soldats, devient comme le dieu des autres hommes, et, rempli de gloire en lui-même, remplit tout le reste du monde d'amour, d'admiration ou de frayeur. Les dehors mêmes de la guerre, le son des instruments, l'éclat des armes, l'ordre des troupes, le silence des soldats, l'ardeur de la mêlée, le commencement, le progrès et la consommation de la victoire, les cris différents des vaincus et des vainqueurs, attaquent l'âme par tant d'endroits, qu'enlevée à tout ce qu'elle a de sagesse et de modération, elle ne connaît ni Dieu, ni elle-même. C'est alors que les impies Salmonées osent imiter le tonnerre de Dieu et répondre par les foudres de la terre aux foudres du ciel; c'est alors que les sacrilèges Antiochus n'adorent que leur bras et leur cœur, et que Jes insolents Pharaons, enflés de leur puissance, s'écrient : " C'est moi qui me suis fait moi
mcme !" Mais aussi la religion et l'humanité ne paraissentelles jamais plus majestueuses que lorsque dans ce point de gloire et de grandeur, elles retiennent le cœur de l'homme dans la soumission et la dépendance où la créature doit être à l'égard de son Dieu.
{^Oraison funèbre de Turenne.)