LOUIS IX A JOINVILLE
Qu'entends-je ? il est donc vrai ! Joinville aussi me blâme
Mais sais-tu quels desseins je renferme en mon âme ?
Sais-tu si les combats où je vous ai guidés
Par de grands intérêts n'étaient pas commandés ''
Tu ne vois que tes maux, ton désespoir m'accuse :
Eh bien ! lis dans mon cœur, et cormais mon excuse :
Vainement, tu le sais, au sein de nos remparts,
Je voulus appeler le commerce et les arts.
Ces comtes qui du haut de leurs châteaux Lintiques
Font gémir mes sujets sous leurs lois dpsjiotiijties,
Tyrans dans mon royaume, et vassaux tiiri)ulents,
Sans relâche occupés de leurs débats sanglants,
Détruisaient mes travaux, déchiraient la pairie.
Dans son premier essor, arrêtaient l'industrie.
Divisés d'intérêts, unis contre leur roi,
Je les trouvais sans cesse entre mon peuple et moi.
Signalant tour à tour leurs fureurs inhumaines,
Ils promenaient la mort dans leurs vastes domaine**.
ET MOOr^LKS li7. LinÉKATURE. ^91
Ft des soldats français, l'un par l'autre Unmolés,
Le sang coulait, sans gloire en nos champs désolés
Je voulus, des combats leur ouvrant la carrière,
OflVjr un but plus noble à cette ardeur guerrière :
Tu te souviens qu'alors de pieux voyageurs,
Pour nos frères captifs implorant des vengeurs,
D'un zèle saint en nous ranimèrent la flamme ;
Aux regards des Français déployant l'oriflamme,
Je leur montre la gloire aux rives du Jourdain :
Ils entendent ma voix, s'arrêtent, et soudain,
Oubliant leurs discords et déposant leurs haines,
Ils marchent réunis vers ces plages lointaines.
Quels plus nobles dangers leur pouvaient être ofierts '
Délivrer les chrétiens gémissant dans les fers.
Rendre Jérusalem à sa splendeur première.
En chasser l'infidèle, et rompre la barrière
Qui du tombeau sacré nous défendait l'accès '
Tel devaif être, ami, le fruit de nos succès.
Là s'arrêtaient vos vœux, et non mon espérance.
Jette avec moi, Joinville, un regard sur la France
Avant de condamner les serments que j'ai faits,
De ces combats lointains contemple les effets :
Libre de ses tyrans, mon peuple enfin respire ;
La paix renaît en France, et la discorde expire ;
Le commerc" , avec nous transporté sur ces bords,
Aux peuples rapprochés prodigue ses trésors ;
L'aspect de ces climats, depuis longtemps célèl)res
Déjà de l'ignorance éclaircit les ténèbres.
Et sur nos pas, les arts, allumant leur flambeau.
Vont remplir l'Occident de leur éclat nouveau ;
Déjà des grands vassaux l'autorité chancelle :
Je sais ce qu'entreprend leur audace rebelle.
Joinville ; et, m'instruisant aux leçons du passé.
Je suivrai le chemin que Philippe a tracé.
Aux tyrans de mon peuple arrachant leur puissan';e,
Éveillant la justice, enchaînant la licence.
Au secours de mes lois j'appellerai les mœurs.
Je contiendrai les grands, et, malgré leurs clameuis,
Père de mes sujets, détruisant l'anarchie, Je veux sur ces débris asseoir la monarchie. Si Dieu, marquant ici le terme de mes jours, Veut de tous mes travaux interrompre le cours, Aux rois qui me suivront j'aurai frayé la route : Vers ce but glorieux ils marcheiont sans doute ; Et quelque jour, mon peuple, éclairé sur ses droits, Chérira ma mémoire, et bénira mes lois.
{Louis IX, acte I, se. 3.)
* FRAGMENT d'eLOA.
Tel retrouvant ses maux au fond de sa mémoire, L'ange maudit pencha sa chevelure noire. Et se dit, pénétré d'un chagrin infernal : " — Triste amour du péché ! Sombres désirs du mal ! De l'orgueil du savoir gigantesques pensées ! Comment ai-je connu vos ardeurs insensées ? Maudit soit le moment où j'ai mesuré Dieu ' Simpliciié du cœur à qui j'ai dit adieu, Je treml)le devant toi, mais pourtant je t'adore. Je suis moins criminel, puisque je t'aime encore ; Mais dans mon sein flétri tu ne reviendras pas ! Loin de ce que j'étais, quoi ! j'ai fait tant de pas ! Et de moi-même à moi si grande est la distance Que je ne comprends plus ce que dit l'innocence ; Je souffre, et mon esprit par le mal abattu Ne peut plus remonter jusqu'à tant de vertu.
Qu'êtes-vous devenus, jours de paix, jours célestes !
Quand j'allais, le premier de ces anges modestes,
Prier à d^ux genoux devant l'antique loi,
Et ne pensais jamais au-delà de la foi ?
L'éternité pour moi s'ouvrait comme une fête ;
\\i des fleurs dans mes mains, des rayons sur ma tête.
ET MODÈLE? DF LITTÉRATL'RE. 39."t
Je souriais, j'étais.... j'aurais peut-être aimé !" 1/6 tentateur lui-même était presque charmé, Il avait oublié son art et sa victime, Et son cœur un moment se reposa du crime. Il répétait tout bas et le front dans ses mains : •' Si je vous connaissais, ô larmes des humains '"
* l'île SAINT-LOUIS.
Dans l'île Saint-Louis, le long d'un quai désert,
L'autre soir je passais ; le ciel était couvert,
Et l'horizon brumeux eût paru noir d'orages,
Sans la fraîcheur du vent qui chassait les nuages •
Le soleil se couchait sous de sombres rideaux ;
La rivière coulait verte entre les radeaux ;
Aux balcons çà et là quelque figure blanche
Respirait l'air du soir ; — et c'était un dimanche.
Le dimanche est pour nous le jour du souvenir;
Car, dans la tendre enfance, on aime à voir venir.
Après les soins comptés de l'exacte semaine
Et les devoirs remplis, le soleil qui ramène
Le loisir et la fête, et les habits parés,
Et l'église aux doux chants, et les jeux dans les prés ,
Et plus tard, quand la vie, en proie à la tempête.
Ou stagnante d'ennui, n'a plus loisir ni fête.
Si pourtant nous sentons, aux choses d'alentour.
A la gaîté d'autrui, qu'est revenu ce jour j
Par degrés attendris jusqu'au fond de notre âme,
De nos beaux ans brisés nous renouons la trame,
Et nous nous rappelons nos dimanches d'alors,
Et notre blonde enfance, et ses rians trésors.
Je rêvais donc ainsi, sur ce quai solitaire,
A mon jeune matin si voilé de mystère,
A tant de pleurs obscurs en secret dévorés,
A tant de biens trompeurs ardemment espérés,
Qui ne viendront jamais,... qui sont venus peut-être !
En suis-je plus heureux qu'avant de les connaître ?
Et, tout rêvant ainsi, pauvre rêveur, voilà
Que soudain, loin, bien loin, mon âme s'envola;
Et d'objets en objets dans sa course inconstante,
Se prit aux longs discours que feu ma"* bonne tante
Me tenait, tout enfant, durant nos soirs d'hiver,
Dans ma ville natale, à Boulogne-sur-Mer.
Elle m'y racontait souvent, pour me distraire.
Son enfance, et les jeux de mon père, son frère.
Que je n'ai pas connu : car je naquis en deuil,
Et mon berceau d'abord posa sur un cercueil.
Elle me parlait donc et de mon père et d'elle ;
Et ce qu'aimait surtout sa mémoire fidèle.
C'était de me conter leurs destins entraînés
Loin du bourg paternel où tous deux étaient nés.
De mon antique aïeul je savais le ménage.
Le manoir, son aspect et tout le voisinage ;
La rivière coulait à cent pas près du seuil ;
Douze enfans (tous sont morts !) entouraient le fauteuil,
Et je disais les noms de chaque jeune fille.
Du curé, du notaire, amis de la famille.
Pieux hommes de bien, dont j'ai rêvé les traits.
Morts pourtant sans savoir que jamais je naîtrais.
Et tout cela revint en mon âme mobile,
Ce jour que je passais le long du quai dans l'île.
Et bientôt, au sortir de ces songes flottans.
Je me sentis pleurer, et j'admirai long-temps
Que de ces hommes morts, de ces choses vieillies,
De ces traditions par hasard recueillies,
Moi. si jeune, et d'hier iucouiui des aïeux.
Qui n'ai vu qu'en récit les images des lieux,
Je susse ces détails ; seul peut-être sur terre,
Que j'en gardasse un culte en mon cœur solitaire .
Et qu'à propos de rien, un jour d'été, si loin
Des lieux et des objets, ainsi j'en prisse soin.
ET MODÈLKS DK MTTf.R \TURE. 395
Hélns ! pensai-j^ alors, la tristesse dans l'ame. Humbles hommes, l'oubli sans pitié nous réclame, Et sitôt que la mort nous a remis à Dieu, Le souvenir de nous ici nous survit peu ; Notre trace est légère et bien vite effacée ; Et moi, qui de ces morts garde encor la pensée. Quand je m'endormirai comme eux du temps vaincu, Sais-je, hélas ! si quelqu'un saura que j'ai vécu ? Et poursuivant toujours, je disais qu'en la gloire, En la mémoire humaine, il est peu sûr de croire. Que les cœtirs sont ingrats, et que bien mieux il vaut De bonne heure aspirer et se fonder plus haut, Et croire en celui seul, qui dès qu'on le supplie. Ne vous fait jamais faute, et qui jamais n'oublie.
(^Coasulations .)