‹ Leçons et modèles de littérature françaiseChapitre 38 sur 265 · ROLLIN · texte numérisé non relu

ROLLIN

* ROLLIN (Charles) naquit à Paris le 30 Janvier 1661. Fils d'un coutelier, il dut h la protection d'un bénédictin d'entrer au collège des Dix-Huit où il fit de brillantes études. Professeur à, 22 ans, Rolliu provoqua d'utiles et salutaires réformes dans l'enseignement et ne tarda point à occuper les plus hautes fonctions dans l'Université. Ce fut en 1726 seulement qu'il publia le Traité des études, ouvrage remarquable quifut suivi de ['Histoire ancienne. Ce travail, qui se compose de treize volumes parus de 1730 à 1738, produisit une vive sensation dans le monde littéraire. Rollin avait déjà composé cinq volumes de son Histoire romaine, quand la mort vint le surprendre le 14 Septembre 1741 Il avait été reçu en 1701 à l'Académie des Inscriptions ; mais l'intrigue l'empêcha d'entrer à l'Académie française. U Histoire romaine ùe Rollin a été continuée par son élève l'historien Crévier (Paris 1693 — 1765).

CN VIEILLARD DE SYRACUSE, AU PEUPLE ASSEMBLE POUR i^ÉLIBÉRER SUR LE SORT DES PRISONNIERS ATHÉNIENS.

Vous voyez un père infortuné, qui a senti plus qu'aucun autre Syracusain les funestes efiets de cette guerre qui lui a ravi deux fils, la consolation et l'espoir de sa vieillesse. Je ne puis point, à la vérité, ne point admirer leur courage et leur bonheur d'avoir sacrifié au salut de la République une vie que la loi commune de la nature leur aurait tôt ou tard enlevée ; mais je ne puis aussi ne pas sentir la plaie cruelle que leur mort a faite à mon cœur, et ne point haïr et détester les Athéniens, auteurs de cette malheureuse guerre, comme les homicides et les meurtriers de mes enfants !

Cependant, je ne puis le dissimuler, je suis moins sensible à ma douleur qu'à l'honneur de ma patrie ; et je la vois prête à se déshonorer pour toujours, par le cruel avis qu'on vous propose. Les Athéniens, il est vrai, méritent toutes sortes de mauvais traitements et de supplices pour l'injuste guerre qu'ils nous ont déclarée ; mais les Dieux, justes vengeurs du crime, ne les ont-ils pas assez punis, et ne nous ont-ils pas assez vengés ? Quand leurs chefs ont déposé leurs armes et se sont rendus à nous, n'était-ce pas dans l'espérance de conserver leur vie ? Et pouvons-nous la leur ôter, sans encourir le juste reproche d'avoir violé le droit des gens, et d'avoir déshonoré notre victoire par une barbare cruauté ? Quoi ! vous souffrirez que votre gloire soit ainsi flétrie dans tout l'univers, et qu'on dise qu'u)i peuple qui, le premier, a dans sa ville érigé un temple à la Miséricorde, n'en a point trouvé dans la vôtre ! Sont-ce donc les victoires et les triomphes seuls qui rendent une ville à jamais illustre ? Non, non, c'est la clémence pour des ennemis vaincus ; c'est la modération dans la plus grande prospérité ; c'est, enfin, la crainte d'irriter les Dieux p;iT un orgueil fier et insolent. Vous n'avez point sans doute oublié que ce même Nicias, sur le sort duquel vous allez prononcer, est celui qui plaida votre cause dans Tas

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semblée des Athéniens, et qui employa tout son crédit et toute son éloquence pour les détourner de vous l'aire la guerre. Une sentence de mort, prononcée contre ce digne chef, est-elle donc une juste récompense du zèle qu'il a témoigné pour vos intérêts ? Pour moi, la mort me sera moins triste que la vue d'une telle injustice commise pai ma patrie et par mes concitoyens.

{Histoire ancienne, liv. viii.)

MASSILLON (Jean-Baptiste) naquit à. Hières en Provence le 24 juin 1663. Les supérieurs de l'Oratoire ayant pressenti qu'il devait leur faire honneur, l'admirent, à dix-huit ans, dans leur congréoration. Dès son début dans la chaire, Massillon obtint un succès qui effraya sa modestie ; il alla se cacher dans l'abbaye de Scpt-Fonts, pour échapper, disait-il, au démon de Vorgueil. Un hasard le fit connaître du cardinal de Nouilles, qui le tira de sa retraite. Chargé en 1699 de prêcher le Carême à l'église de l'Oratoire, et l'Avent à. Versailles, Massillon excita à la ville et à la cour un égal enthousiasme. Jamais on n'avait entendu du haut de la chaire une éloquence aussi pure, aussi hannonieuse et aussi pathétique En 1704, il prêcha mi second Carême avec le même succès ; mais l'envie le calomnia auprès de Louis XIV, et jusqu'à la mort du grand roi, Massillon vécut dans une sorte de disgrâce. Nommé, en 1717, par le régent, évêque de Clermont, il prononça, la même année, devant Louis XV âgé de neuf ans le Petit-Carême, qui lui valut le surnom de Racine de la chaire, mais que les critiques du 18e siècle plaçaient à tort au-dessus du Carême et de l'Avent prêches eu 1690. Reçu membre de l'Académie française en 1719, Massillon quitta presque aussitôt Paris et se rendit à Clermont, où il mourut le 18 septembre 1742, regretté des pauvres comme un père, du clergé comme un bienfaiteur, et de tous comme un ami.

Hélas ! regardez derrière vous : où sont vos premières années ? Que laissent-elles de réel dans votre souvenir ^

68 LEÇONS ET nronÈr.ns de LirrÊRATurLE.

Pas plus qu'un songe de la nuit ; vous avez rêvé que vous avez vécu. ..Qu'est-ce donc que le peu de chemin qui vous reste à faire ? Croyons-nous que les jours à venir aient plus de réalité que les passés ?... Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années, et tel que vous le voyez aujourd'hui : une nouvelle cour a succédé à celle que vos premiers ans ont vue ; de nouveaux personnages sont montés sur la scène ; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs ; ce sont de nouveaux événements, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions, de nouveaux héros, dans la vertu comme dans le vice, qui sont le sujet des louaages, des dérisions, des censures publiques ; un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que vous vous en soyez aperçu, sur les débris du premier. Tout passe avec vous et comme vous ; une rapidité que rien n'arrête, entraîne tout dans les abîmes de l'éternité ; nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin, et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âges se renouvellent, la figure du monde passe sans cesse ; les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement ; rien ne demeure ; tout change, tout s'use, tout s'éteint : Dieu seul demeure toujours le même. Le torrent des siècles, qui entraîne tous les hommes, coule devant ses yeyx ; et il voit avec indignation de faibles mortels, emportés par ce cours rapide, l'insulter en passant.

{^Sermon sur la mort.)

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