LA SCIENCE
Par elle, l'homme ose franchir les bornes étroites dans lesquelles il semble que la nature l'ait renfermé : citoyen de toutes les républiques, habitant de tous les empires, le monde entier est sa patrie. La science, comme un guide aussi fidèle que rapide, le conduit de pays en pays, de ro yaume en royaume ; elle lui en découvre les lois, les mœurs la religion, le gouvernement : il revient chargé des dépouilles de l'Orient et de l'Occident ; et, joignant les richesses étrangères ;* ses propres trésors, il semble que la science lui ait appris à rendre toutes les nations de la terre tributaires de sa doctrine.
Dédaignant les bornes des temps comme celles des lieux, on dirait qu'elle l'ait fait vivre long-temps avant sa naissance. C'est l'homme de tous les siècles, comme de tous les pays. Tous les sages de l'antiquité ont pensé, ont agi pour lui, ou plutôt il a vécu avec eux, il a entendu leurs leçons, il a été le îé^noiri de leurs srrands exemples. Plus attentif encore à exprimer leurs mœurs qu'à admirer leurs lumières, quel aiguillon li^urs paroles ne laissent-elles pas dans son esprit ? quelle sainte jalousie leurs actions n'allument-ellea pas dans son cœur ?
Ainsi nos pères s'animaient à la vertu : une noble émula
d'aguesseau. 71
tion les portait à rendre à leur tour Athènes et Rome jalou ses de leur gloire ; ils voulaient surpasser les Aristide en
justice, les Phocion en constance, les Fabrice en modération, et les Caton même en vertu.
Que si les exemples de sagesse, de grandeur d'âme, de générosité, d'amour de la patrie, deviennent plus rares que
jamais, c'est parce que la mollesse et la vanité de notre âge ont rompu les nœuds de cette douce et utile société que la science forme entre les vivants et les illustres morts dont elle ranime les cendres pour en former le modèle dé notre conduite.
{^Nécessité de la Science.)
Penser peu, parler de tout, ne douter de rien, n'habiter que les dehors de son âme, et ne cultiver que la superficie de son esprit, s'exprimer heureusement, avoir un tour d'imagination agréable, une conversation légère et délicate, et savoir plaire sans se faire estimer : être né avec le talent équivoque d'une conception prompte, et se croire par là au-dessus de la réflexion ; voler d'objets en objets sans en approfondir aucun ; cueillir rapidement toutes les fleurs, et ne donner jamais aux fruits le temps de parvenir à leur maturité : c'est une faible peinture de ce qu'il a plu à notre siècle d'honorer du nom d'esprit.
Esprit plus brillant que solide, lumière souvent trompeuse et infidèle, l'attention le fatigue, la raison le contraint, l'au torité le révolte ; incapable de persévérance dans la recher che de la vérité, elle échappe encore plus à son inconstance qu'à sa paresse.
[Nécessité de la Science.)