‹ Leçons et modèles de littérature française; ou (volume 2)Chapitre 105 sur 191 · ELOQUENCE MILITAIRE DES ANGLAIS ET DES ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

ELOQUENCE MILITAIRE DES ANGLAIS ET DES ESPAGNOLS

Les généraux anglais sont sobres de mots. Leurs bulletins de guerre sont presque tous simples, brefs et dignes. Ils ne sont ni louangeurs, ni colères. Ils disent la vérité et vont au fait. Leurs soldats sont froids, intelligents, disciplinés, intrépides, moins sensibles à la gloire qu'au devoir, et aux compliments spirituellement tournés qu'au bien-être matériel. On ne ravirait pas leur imagination par des figures de rhétorique ; on ne ranimerait pas leur courage par les échauflements de la parole ; on ne remuerait pas leur cœur par des accents de sensibilité. Mais on ne leur dirait pas non plus, sans les faire murmurer : Vous n'avez ni souliers, ni capotes, ni vin, ni bière, ni pain, ni viande ; en attendant, mes amis, vous pouvez voler à la victoire !

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Les chambres aristocratiques de la Grande-Bretagne votent aux généraux et officiers, en guise d'actions de grâces et de sabres d'honneur, de magnifiques pensions. C'est un peuple où, jusqu'à la gloire même, tout finit par de l'argent.

Le bulletin anglais est un peu sec, j'en conviens, mais je le préférerais cent fois, c'est mon goût, au bulletin espagnol qui est encore plus enflé que nos bulletins d'Afrique, et qui nomme la moindre escarmouche une bataille, et le moindre escarmoucheur un héros. Il n'y a que ce royaume là où l'on voie des Marquis de la Fidélité, des Princes de la Paix, des Ducs de la Victoire, deux ducs à la fois de cette qualité-là dans les deux camps opposés, en sorte qu'il n'y aurait jamais de vaincus d'aucun côté, puisque tout le monde y serait vainqueur. C'est l'immortel Riégo, l'immortel Zumalacarregui, l'immortel Cabrera, l'immortel Espartero et l'immortel Don Quichotte ! Héroïsme, fanfares, lauriers, décorations à tête de diamants, portraits enluminés et tabatières, voiturages du triomphateur à bras d'hommes et harangues ampoulées, tout cela heureusement n'y tire pas à conséquence, et l'on dit qu'il faut laisser l'armée, les municipalités et les Cortès donner carrière aux fougues de leur imagination et passer quelque chose aux gens de ce pays-là, parce qu'il y fait chaud.

(Livre des Orateurs.)

On est surpris, on s'arrête, on recule effrayé devant les ouvres de géant accomplies par Mirabeau pendant les deux années de sa vie parlementaire. Grands discours, apostrophes, répliques, motions, adresses, lettres à ses commettants, polémique de la presse, rapports, séances du matin, séances du soir, conférences de comités, il fait de tout, il est à tout. Rien pour lui de trop grand et rien de trop petit. Rien de trop complexe et rien de trop simple. Il porte sur ses épaules un monde de travaux, et il semble, dans cette carrière d'Hercule, n'éprouver ni lassitude, ni dégoût.

Il dénouait, en se jouant, les difficultés les plus compliquées, et son activité dévorante épuisait tous les sujets sans pouvoir se rassasier. Il occupait à la fois ses nombreux amis, ses électeurs, ses commis, ses secrétaires. Il conversait, il pérorait, il écoutait, il dictait, il lisait, il compilait, il écrivait, il déclamait, il correspondait avec toute la France. Il digérait les travaux des autres et il se les assimilait comme sa propre substance. Il recevait des notes au bas de la tribune, à la tribune même, et il les passait, sans s'interompre, au fil de son discours. Il retouchait les harangues et les rapports dont il avait donné le cadre, le plan, l'idée. Il les châtiait de sa verge, il les colorait de son expression, il les fortifiait de sa pensée. Ce plagiaire sublime, ce grand maître employait ses aides et ses élèves à tirer le marbre de la carrière et à dégrossir son œuvre, comme le statuaire qui, lorsque ]e bloc est à moitié taillé, s'approche, prend son ciseau, lui donne la respiration et la vie, et en fait un héros ou un dieu.

(Livre des Orateurs.)

Napoléon, à son tour, s'empara habilement des forces vives de la Révolution qui, lasses de bouillonner au fond de leur cratère et de retomber sur elles-mêmes, cherchaient à se répandre au-dehors et débordaient vers la conquête. Il fut maître parce qu'il voulut l'être, parce qu'il put l'être, parce qu'il' sut l'être. Il absorba, dans l'unité de son empire, les consciences, les intelligences et les libertés. Il eut de l'audace parce qu'il eut du génie, et peut-être il eut du génie parce qu'il eut de l'audace. Il méprisa les hommes, parce qu'il les jugea. Il aima la gloire, parce que tout le reste ne pouvait remplir le vide immense de son âme. Il dévora le temps, il dévora l'espace, parce qu'il lui fallait vivre plus vite, marcher plus vite que les autres hommes ; il pesa le monde dans sa main, et il le trouva léger. Il rêva l'éternité de sa dynastie et la monarchie universelle.

Mais après avoir élevé si haut les conquérants, la Provi-

dence éteint d'un souffle l'éclat de leur diadème, et elle les donne en spectacle à l'univers, pour lui montrer que, malgré leur gloire et la sublimité de leur empire, ils sont hommes, et que, comme tous les hommes, ils sont sujets à des chutes et bornés par le néant.

(Livre des Orateurs.)

VILLEMAIN (Abel-François), né à Paris le 10 juin 1791, se distingua comme professeur long-temps avant l'âge où d'ordinaire on termine ses études ; le cours de littérature qu'il fit à la Sorbonne jusqu'en 1830 a laissé un souvenir impérissable dans la mémoire de ses nombreux auditeurs. Des palmes obtenues dans les concours académiques, et un volume d'Eloges, écrit avec une rare élégance et une finesse d'appréciation merveilleuse, lui ont mérité, en 1821, les suffrages unanimes de l'Académie française, qui ne crut pas pouvoir donner un plus digne successeur à M. de Fontanes.

On doit encore à M. Villemain une Histoire de Cromwell, un livre intitulé Lascaris, et la préface du nouveau dictionnaire de l'Académie.

Aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'Académie française, pair de France et ministre de l'instruction publique, M. Villemain s'occupe, diton, dans ses rares moments de loisir, d'une histoire de Grégoire VII, qui sera sans doute pour lui un nouveau titre de gloire.

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