‹ Leçons et modèles de littérature française; ou (volume 2)Chapitre 121 sur 191 · CROMWELL · texte numérisé non relu

CROMWELL

Olivier Cromwell est du nombre de ces personnages de l'histoire qui sont tout ensemble très célèbres et très peu connus. La plupart de ses biographes, et dans le nombre il en est qui sont historiens, ont laissé incomplète cette grande figure. Il semble qu'ils n'aient pas osé réunir tous les traits de ce bizarre et colossal prototype de la réforme religieuse, et de la révolution politique d'Angleterre : presque tous se sont bornés à reproduire sur des dimensions plus étendues, le simple et sinistre profil qu'en a tracé Bos-

suet, de son point de vue monarchique et catholique, de sa chaire d'évêque appuyée au trône de Louis XIV.

Comme tout le monde, l'auteur de ce livre s'en tenait là ; le nom d'Olivier Cromwell ne réveillait en lui que l'idée sommaire d'un fanatique régicide, grand capitaine ; c'est en furetant la chronique, ce qu'il fait avec amour, c'est en fouillant au hasard les mémoires anglais du dix-septième siècle, qu'il fut frappé de voir se dérouler peu-à-peu devant ses yeux un Cromwell tout nouveau. Ce n'était plus seulement le Cromwell militaire ; le Cromwell politique de Bossuet ; c'était un être complexe, hétérogène, multiple, composé de tous les contraires, mêlé de beaucoup de mal et de beaucoup de bien, plein de génie et de petitesses ; une sorte de Tibère-Dandin, tyran de l'Europe et jouet de sa famille ; vieux régicide humiliant les ambassadeurs de tous les rois, torturé par une jeune fille royaliste ; austère et sombre dans ses mœurs, et entretenant quatre fous de cour autour de lui ; faisant de méchans vers, sobre, simple, frugal et guindé sur l'étiquette ; soldat grossier et politique délié ; rompu aux arguties théologiques et s'y plaisant ; orateur lourd, diffus, obscur, mais habile à parler le langage de tous ceux qu'il voulait séduire ; hypocrite et fanatique ; visionnaire dominé par les fantômes de son enfance, croyant aux astrologues et les proscrivant ; défiant à l'excès, toujours menaçant, rarement sanguinaire ; rigide observateur des prescriptions puritaines, perdant gravement plusieurs heures par jour à des bouffonneries ; brusque et dédaigneux avec ses familiers, caressant avec les sectaires qu'il redoutait ; trompant ses remords avec des subtilités, rusant avec sa conscience, intarissable en adresse, en pièges, en ressources ; maîtrisant son imagination par son intelligence grotesque et sublime ; enfin un de ces hommes carrés par la base, comme les appelait Napoléon, le type et le chef de tous ces hommes complets, dans sa langue exacte comme l'algèbre, colorée comme la poésie.

(Préface de Cromwell.)

* DUMAS (Alexandre) naquit à Villers-Cotterets, le 24 Juin 1803. Grâce à un début brillant au Théâtre français, il lui fut facile de prendre rang parmi les meilleurs dramaturges de notre époque. Christine, Térésa, Angèle et Mlle de Belle Isle sont les meilleures pièces de M. Dumas* : elles sont écrites d'un style animé et se distinguent par une entente merveilleuse des effets scéniques ; mais la morale et le bon goût y trouvent singulièrement à redire. — Isabeau de Bavière, plusieurs volumes à.' Impressions de voyage et des Nouvelles spirituelles et intéressantes ont placé M. Dumas au nombre de nos romanciers les plus populaires. On doit cependant reprocher h cet écrivain d'avoir attaché son nom, depuis quelques années, à une certaine quantité d'ouvrages, auxquels il n'a même point prêté le concours de sa collaboration.

Le 10 septembre, 1419, Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, et Charles, dauphin de France, oubliant leurs longs discords, et se rendant à la voix du peuple fatigué, devaient enfin se jurer, à tout jamais, paix et alliance. Le milieu du pont de Montereau, sur l'Yonne et la Seine, fut choisi pour lieu de l'entrevue ; une loge en charpente y fut élevée. Le Dauphin accompagné de son secrétaire, s'y rendit, suivi de dix hommes d'armes de distinction, parmi lesquels son fidèle confident, Tanneguy Duchâtel. Jean, duc de Bourgogne, vint bientôt le joindre ; il avait à sa suite même nombre de guerriers choisis, et, à leur tête, messire Pierre de Gyac, son jeune favori. Les barrières du pont se fermèrent alors aux extrémités ; Français, sur la rive droite de l'Yonne, Bourguignons, sur la gauche de la Seine, en gardaient les avenues.

* Si quelques personnes s'étonnaient de ne point trouver la Tour de Nesle au nombre des meilleures œuvres de M. Dumas, nous leur rappellerions qu'il n'en a guères composé que le 5e tableau, et que la gloire de ce drame remarquable doit revenir à son légitime auteur, M. Frédéric Gaillardet, aujourd'hui rédacteur en chef du Courrier des Etats-Unis.

Arrivé devant son rival et maître, le Duc ôte son chaperon et met genou en terre ; mais lui, croisant fièrement les bras : Vous avez mal tenu votre parole envers nous, Monsieur le duc ; sujet lâche et déloyal, vous avez... Assez, dit le Duc, et, se relevant, il allait répondre ; mais Tanneguy se baissa, ramassa derrière la tapisserie la hache qui, la veille, était pendue à sa ceinture, puis se redressant de toute sa hauteur : Il est temps, dit-il, en levant son arme sur la tête du Duc.

Le Duc vit le coup qui le menaçait ; il voulut le parer de la main gauche, tandis qu'il portait la droite à la garde de son épée ; mais il n'eut pas même le temps de la tirer ; la hache de Tanneguy tomba, abattant la main gauche du Duc, et du même coup lui fendant la tête depuis la pommette de la joue jusqu'au bas du menton.

Le Duc resta encore un instant debout, comme un chêne qui ne peut tomber ; alors Robert, de Loire lui plongea son poignard dans la gorge, et l'y laissa.

Le Duc jeta un cri, étendit les bras, et alla tomber aux pieds de Gyac.

Il y eut alors une grande clameur et une affreuse mêlée ; car, dans cette tente, où deux hommes auraient eu à peine de la place pour se battre, vingt hommes se ruèrent les uns sur les autres. Un moment, on ne put plus distinguer audessus de toutes ces têtes que des mains, des haches, et des épées. Les Français criaient : Tue ! Tue ! A mort ! Les Bourguignons criaient : Trahison ! Trahison ! Alarme ! Les étincelles jaillissaient des armes qui -se rencontraient, le sang s'élançait des blessures. Le Dauphin épouvanté s'était jeté le haut du corps en dehors de la barrière. A ses cris, le président Louvet arriva, le prit par dessous les épaules, le tira dehors, et l'entraîna presque évanoui vers la ville ; sa robe de velours bleu était toute ruisselante du sang du duc de Bourgogne, qui avait rejailli jusque sur lui.

Cependant le combat et les cris continuaient dans la tente ; on marchait sur le Duc mourant, que nul ne songeait à secourir. Mais les Dauphinois mieux armés avaient le dessus ; les Bourguignons, voyant que toute résistance était inutile, prirent la fuite. Les Dauphinois les poursui-

virent, et trois personnes seulement restèrent sous la tente vide et ensanglantée.

C'était le duc de Bourgogne, étendu et mourant ; c'était Pierre de Gyac, debout, les bras croisés, et le regardant mourir ; c'était enfin Olivier Layet qui, touché des souffrances de ce malheureux prince, soulevait son haubergeon pour l'achever par dessous avec son épée. Mais.de Gyac ne voulait pas voir abréger cette agonie dont chaque convulsion semblait lui appartenir ; et, lorsqu'il reconnut l'intention d'Olivier d'un violent coup de pied, il lui fit voler son épée des mains. Olivier étonné leva la tête. Eh ! sang dieu ! lui dit en riant de Gyac, laissez donc ce pauvre prince mourir tranquille.

Puis, lorsque le duc eut rendu le dernier soupir, il lui mit la main sur le cœur pour s'assurer qu'il était bien mort ; et, comme le reste l'inquiétait peu, il disparut sans que personne fît attention à lui.

Le curé de Montereau vint prier au milieu de ce sang, à côté de ce corps inanimé, jusqu'à minuit ; puis à cette heure, aidé de deux hommes, il le porta dans un moulin près du pont, le déposa sur une table, et continua de prier près de lui jusqu'au matin ; et, à huit heures, sans cérémonie, sans bruit, le Duc fut mis en terre, en l'église Notre-Dame, devant l'autel Saint-Louis. (Isabeau de Bavière.)

Bonnivard ayant voulu affranchir Genève, échoua dans son entreprise ; transporté à Chillon, il y trouva une captivité affreuse. Lié par le milieu du corps à une chaîne dont l'autre bout allait rejoindre un anneau de fer scellé dans un pilier, il y resta ainsi six ans, n'ayant de liberté que la longueur de cette chaîne, ne pouvant se coucher que là où elle permettait de s'étendre, tournant toujours comme une bête fauve à l'entour de son pilier, creusant le pavé avec sa marche forcément régulière, rongé par cette pensée que sa captivité ne servait peut-être en rien à l'affranchissement de son pays, et que Genève et lui étaient voués à des fers

éternels. Comment, dans cette longue nuit, que nul jour ne venait interrompre, dont le silence n'était troublé que par le bruit de flots du lac, battant les murs du cachot, com ment, ô mon Dieu ! la pensée n'a-t-elle pas tué la matière Comment, un matin, le geôlier ne trouva-t-il pas son prison nier mort ou fou, quand une seule idée, une idée éternelle devait lui briser le cœur et lui dessécher le cerveau ? Et pendant ce temps, pendant six ans, pendant cette éternité pas un cri, pas une plainte, dirent ses geôliers, excepté sans doute quand le ciel déchaînait l'orage, quand la tempête soulevait les flots, quand la pluie et le vent fouettaient les murs ; car alors, sa voix se perdait dans la grande voix de la nature ; car alors, vous seul, ô mon Dieu ! vous pouviez distinguer ses cris et ses sanglots ; et ses geôliers, qui n'avaient pas joui de son désespoir, le retrouvaient le lendemain calme et résigné, car la tempête alors s'était calmée dans son cœur, comme dans la nature. Oh ! sans cela, sans cela ne se serait-il pas brisé la tête à son pilier ? ne se serait-il pas étranglé avec sa chaîne ? aurait-il attendu le jour où l'on entra en tumulte dans sa prison, et où cent voix lui dirent à la fois ;

— Bonnivard, tu es libre !

— Et Genève ?

— Libre aussi ! (Impressions de voyage.)

* SAINTE-BEUVE (Charles-Augustin) est né à Boulogne-surmer, le 24 Décembre 1804. Après avoir étudié la médecine, il renonça à cette profession, pour se consacrer tout entier au culte des lettres. Disciple de V. Hugo, il se fit d'abord connaître par un volume de vers, publié sous le pseudonyme de Joseph Delorme. Plus tard, les Consolations et les Pensées aVAoût vinrent ajouter à sa réputation de poète ; cependant il nous semble que M. Sainte-Beuve a mieux réussi en prose qu'en vers, et que sa gloire comme écrivain repose surtout sur ses Critiques et Portraits littéraires et sur son Tableau de la Poésie française au XVI* siècle.

On doit encore à ce critique judicieux le roman psychologique de Volupté, livre un peu trop vanté à notre sens, et il est, dit-on, à la veille de publier un ouvrage long-temps promis, ayant pour titre Port-Royal.

M. Sainte-Beuve a été nommé membre de l'Académie cette année (1844.)

* ESPRIT DE LA LITTERATURE FRANÇAISE AU XVIIe SIECLE.

Les critiques, et particulièrement les étrangers, qui, dans ces derniers temps, ont jugé avec le plus de sévérité nos deux siècles littéraires, se sont accordés à reconnaître que ce qui y dominait, ce qui s'y réfléchissait en mille façons, ce qui leur donnait le plus d'éclat et d'ornement, c'était l'esprit de conversation et de société, l'entente du monde et des hommes, l'intelligence vive et déliée des convenances et des ridicules, l'ingénieuse délicatesse des sentiments, la grâce, le piquant, la politesse achevée du langage. Et en effet c'est bien là, avec les réserves que chacun fait, et deux ou trois noms comme ceux de Bossuet et de Montesquieu qu'on sous-entend, c'est là, jusqu'en 1789 environ, le caractère distinctif, le trait marquant de la littérature française entre les autres littératures d'Europe. Cette gloire, dont on a presque fait un reproche à notre nation, est assez féconde et assez belle pour qui sait l'entendre et l'interpréter.

Au commencement du XVIIe siècle, notre civilisation, et partant notre langue et notre littérature, n'avaient rien de mûr ni d'assuré. L'Europe, au sortir des troubles religieux et à travers les phases de la guerre de trente ans, enfantait laborieusement un ordre politique nouveau ; la France à l'intérieur épuisait son reste de discordes civiles. A la cour, quelques salons, quelques ruelles de beaux-esprits étaient déjà de mode ; mais rien n'y germait encore de grand et d'original, et l'on y vivait à satiété sur les romans espagnols, sur les sonnets et les pastorales d'Italie. Ce ne fut qu'après Richelieu, après la Fronde, sous la Reine-Mère et Mazarin, que, tout d'un coup, du milieu des fêtes de Saint-Mandé et de Vaux, des salons de l'hôtel de Rambouillet et des antichambres du jeune roi, sortirent, comme

par miracle, trois esprits excellents, trois génies diversement doués, mais tous les trois d'un goût naïf et pur, d'une parfaite simplicité, d'une abondance heureuse, nourris des grâces et des délicatesses indigènes, et destinés à ouvrir un âge brillant de gloire où nul ne les a surpassés. Molière, La Fontaine et madame de Sévigné appartiennent à une génération littéraire, qui précéda celle dont Racine et Boileau furent les chefs, et ils se distinguent de ces derniers par divers traits qui tiennent à la fois à la nature de leur génie et à la date de leur venue. On sent que, par tournure d'esprit comme par position, ils sont bien plus voisins de la France d'avant Louis XIY, de la vieille langue et du vieil esprit français ; qu'ils y ont été bien plus mêlés par leur éducation et leurs lectures, et que, s'ils sont moins appréciés des étrangers que certains écrivains postérieurs, ils le doivent précisément à ce qu'il y a de plus intime, de plus indéfinissable et de plus charmant pour nous dans leur accent et leur manière. Si donc aujourd'hui, et avec raison, l'on s'attache à réviser et à remettre en question beaucoup de jugements rédigés, il y a quelque vingt ans, par les professeurs d'Athénée ; si l'on déclare impitoyablement la guerre à beaucoup de renommées surfaites, on ne saurait en revanche trop vénérer et trop maintenir ces écrivains immortels, qui, les premiers, ont donné à la littérature française son caractère d'originalité, et lui ont assuré jusqu'ici une physionomie unique entre toutes lçs littératures. Molière a tiré du spectacle de la vie, du jeu animé des travers, des vices et des ridicules humains, tout ce qui se peut concevoir de plus fort et de plus haut en poésie. La Fontaine et madame de Sévigné, sur une scène moins large, ont eu un sentiment si fin et si vrai des choses et de la vie de leur temps, chacun à sa manière, La Fontaine plus rapproché de la nature, madame de Sévigné plus mêlée à la société ; et ce sentiment exquis, ils l'ont tellement exprimé au vif dans leurs écrits, qu'ils se trouvent placés sans effort à côté et fort peu au-dessous de leur illustre contemporain. (Critiques et Portraits littéraires.)

* Marie-Aurore DUPIN, fille d'un officier supérieur de l'empire, est née au château de Nohant (Berry), vers 1804. Après avoir fait son éducation à Paris, elle revint en province et se trouvant orpheline, sans guide et maîtresse d'une fortune assez considérable, elle se laissa marier au comte Dudevant. Cette union mal assortie fut rompue brusquement en 1828. Mme. Dudevant vint demeurer à Paris, et ne tarda point à s'y faire connaître comme littérateur. Sous le nom de George Sand, elle publia Indiana, Valentine, Lélia, romans d'un style admirable, mais dont la lecture est interdite à la jeunesse. Puis, elle donna André, Simon, Mauprat et enfin les Lettres d'un Voyageur et les Lettres à Marrie. Dans ces deux derniers ouvrages G. Sand est non seulement un magnifique écrivain, mais un grand poète, plein d'imagination et de vérité ou d'une résignation touchante et toute religieuse. Depuis quelques années G. Sand semble avoir renoncé aux œuvres de pure inspiration, pour se faire l'avocat des doctrines socialistes et humanitaires qui sont en vogue aujourd'hui : son talent ne peut qu'y perdre et sa réputation de poète aussi.

La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse, dans la direction de Paris à Clermont, étant bordée des terres les plus habitées, il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui avoisinent ; mais à celui qui cherchant l'ombre et le silence, s'enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, silencieux, des massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave, naïve et pastorale. En vain chercherait-il dans le rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoises ou de moellons. A peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume ; et s'il apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d'une petite église, au bout de quelques pas il découvrirait une campanille de tuiles ron-

gées par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et de leur chènevière, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux, un cimetière d'un arpent carré, fermé par une haie vive, quatre ormeaux en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le pays.

Rien n'égale le repos de ces campagnes ignorées ; là n'ont pénétré ni le luxe, ni les arts, ni la manie savante des recherches, ni le monstre à cent bras qu'on appelle industrie. Les révolutions s'y sont à peine fait sentir ; et la dernière guerre dont le sol garde une imperceptible trace, c'est celle des huguenots contre les catholiques ; encore la tradition en est restée si incertaine et si pâle, que, si vous interrogiez les habitans, ils vous répondraient que ces choses se sont passées il y au moins deux mille ans ; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, c'est l'insouciance en matière d'antiquités. Vous pouvez parcourir ses domaines, prier devant ses saints, boire à ses puits, sans jamais courir le risque d'entendre la chronique féodale obligée ou la légende miraculeuse de rigueur. Le caractère grave et silencieux du paysan, n'est pas une des moindres spécialités de cette contrée. Rien ne l'émeut, rien ne l'étonné, rien ne l'attire ; votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas détourner la tête ; et si vous lui demandez le chemin de telle ville ou de telle ferme, toute sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, pour vous prour ver qu'il n'est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berry ne conçoit pas qu'on marche sans bien savoir où l'on va. A peine son chien daignera-t-il aboyer après vous ; ses enfans se cacheront derrière la haie pour échapper à vos regards ou à vos questions, et le plus petit d'entre eux, s'il n'a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur dans le fossé en criant de toutes ses forces. Mais la figure 1-a plus impassible sera celle d'un grand bœuf blanc, doyen inévitable de tous les pâturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des taureaux effarouchés.

A part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés aromatiques

(Valentine .) •

* la grand' bête.

Il arriva bientôt à la chapelle de Saint-Sylvain : c'était une masure abandonnée depuis long temps aux reptiles et aux oiseaux de nuit. La lune en éclairait faiblement les décombres et projetait des lueurs obliques et tremblantes, sous les arceaux rompus des fenêtres. Les angles de la nef restaient dans l'obscurité, et Joseph se défendit mal d'une certaine impression désagréable* en passant auprès d'une statue mutilée qui gisait dans l'herbe et qui se trouva sous ses pieds au moment où il traversait un de ces endroits sombres. Il était fort et brave, dix hommes ne lui auraient pas fait peur ; mais son éducation rustique lui avait laissé malgré lui quelques idées superstitieuses. Il ne s'y complaisait point, comme font parfois les cerveaux poétiques ; il en rougissait au contraire et cachait ce penchant sous une affectation d'incrédulité philosophique ; mais son imagination, moins forte que son orgueil, ne pouvait étouffer les terreurs de son enfance et surtout le souvenir du passage de la grand? bête dans la métairie où il était resté six ans en nourrice. La grand' bête apparaît tous les dix ans dans le pays et sème l'effroi de famille en famille. Elle s'efforce de pénétrer dans les métairies pour empoisonner les étables et faire périr les troupeaux. Les habitants sont forcés de soutenir chaque soir une espèce de siège, et c'est avec bien de la peine qu'ils parviennent à l'éloigner ; car les balles de fusil ne l'atteignent point et les chiens fuient en hurlant à son approche. Au reste, la bête, ou plutôt l'esprit malin qui en emprunte la forme, est d'un aspect indéfinissable : plusieurs l'ont portée toute une nuit sur leur dos (car elle se livre à mille plaisanteries diaboliques avec les imprudents qu'elle rencontre dans les prés au clair de la lune), mais nul ne l'a jamais vue distinctement. On sait seulement

qu'elle change de stature à volonté. Dans l'espace de quelques instants, elle passe de la taille d'une chèvre à celle d'un lapin, et de celle d'un loup à celle d'un bœuf ; mais ce n'est ni un lapin, ni une chèvre, ni un bœuf, ni un loup, ni un chien enragé, c'est la grand? bête ; c'est le fléau des campagnes, la terreur des habitants et le triste présage d'une prochaine épidémie parmi les bestiaux.

Joseph se rappelait malgré lui toutes ces traditions effrayantes ; mais s'il n'avait pas l'esprit assez fort pour les repousser, du moins il se sentait assez de courage et le bras assez prompt pour ne jamais reculer devant le danger.

Soudain un bruit de chaînes lui fit brusquement tourner la tête, et il vit à trois pas de lui une vague forme de quadrupède, dont la longue face pâle semblait l'observer attentivement. Le premier mouvement de Joseph fut de lever le manche de son fouet pour frapper l'animal redoutable ; mais, à sa grande confusion, il vit une jeune pouline blanche à demi sauvage, qui était venue là pour paître l'herbe autour des tombeaux, et qui s'enfuit épouvantée en traînant ses enferges sur les dalles de la chapelle.

(André.)

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