‹ Leçons et modèles de littérature française; ou (volume 2)Chapitre 139 sur 191 · AGRIPPINE REPROCHE À NERON SON INGRATITUDE · texte numérisé non relu

AGRIPPINE REPROCHE À NERON SON INGRATITUDE

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place.

On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse :

J'ignore de quel crime on a pu me noircir ;

De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir.

Vous régnez : vous savez combien votre naissance

Entre l'empire et vous avait mis de distance.

Les droits de mes aïeux, que Rome a consacrés,

Étaient même sans moi d'inutiles degrés.

Quand de Britannicus la mère condamnée,

Laissa de Claudius disputer l'hyménée,

Parmi tant de beautés qui briguèrent son choix,

Qui de ses affranchis mendièrent les voix,

Je souhaitai son lit, dans la seule pensée

De vous laisser au trône où je serais placée.

Je fléchis mon orgueil ; j'allai prier Pallas.

Son maître, chaque jour caressé dans mes bras,

Prit insensiblement dans les yeux de sa nièce

L'amour où je voulais amener sa tendresse ;

Mais ce lien du sang qui nous joignait tous deux

Écartait Claudius d'un lit incestueux :

Il n'osait épouser la fille de son frère.

Le sénat fut séduit : une loi moins sévère

Mit Claude dans mon lit et Rome à mes genoux.

C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous.

Je vous fis sur mes pas entrer dans sa famille ;

Je vous nommai son gendre, et vous donnai sa fille.

Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné,

Et marqua de son sang ce jour infortuné.

Ce n'était rien encore. Eussiez-vous pu prétendre

Qu'un jour Claude à son fils dût préférer son gendre ?

De ce même Pallas j'implorai le secours :

Claude vous adopta, vaincu par ses discours,

Vous appela Néron, et du pouvoir suprême

Voulut, avant le temps, vous faire part lui-même.

C'est alors que chacun, rappelant le passé,

Découvrit mon dessein, déjà trop avancé ;

Que de Britannicus la disgrâce future Des amis de son père excita le murmure. Mes promesses aux uns éblouirent les yeux ; L'exil me délivra des plus séditieux ; Claude même, lassé de ma plainte éternelle, Éloigna de son fils tous ceux de qui le zèle, Engagé dès long-temps à suivre son destin, Pouvait du trône encor lui rouvrir le chemin. Je fis plus : je choisis moi-même dans ma suite Ceux à qui je voulais qu'on livrât sa conduite. J'eus soin de vous nommer, par un contraire choix, Des gouverneurs que Rome honorait de sa voix : Je fus sourde à la brigue, et crus la renommée. J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée, Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus, Qui depuis... Rome alors estimait leurs vertus. De Claude en même temps épuisant les richesses, Ma main sous votre nom répandait ses largesses. Les spectacles, les dons, invincibles appâts, Vous attiraient les cœurs du peuple et des soldats, Qui d'ailleurs, réveillant leur tendresse première, Favorisaient en vous Germanicus mon père.

Cependant Claudius penchait vers son déclin : Ses yeux long-temps fermés s'ouvrirent à la fin ; Il connut son erreur ; occupé de sa crainte, Il laissa pour son fils échapper quelque plainte, Et voulut, mais trop tard, assembler ses amis. Ses gardes, son palais, son lit, m'étaient soumis. Je lui laissai sans fruit consumer sa tendresse ; De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse. Mes soins, en apparence, épargnant ses douleurs, De son fils en mourant lui cachèrent les pleurs ; Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte. J'arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte ; Et, tandis que Burrhus allait secrètement De l'armée en vos mains exiger le serment, Que vous marchiez auxamp, conduit sous mes auspices, Dans Rome les autels fumaient de sacrifices :

Par mes ordres trompeurs, tout le peuple excité Du prince déjà mort demandait la santé. Enfin, des légions l'entière obéissance Ayant de votre empire affermi la puissance, On vit Claude ; et le peuple, étonné de son sort, Apprit en même temps votre règne et sa mort. C'est le sincère aveu que je voulais vous faire : Voilà tous mes forfaits ; en voici le salaire.

Du fruit de tant de soins à peine jouissant, En avez-vous six mois paru reconnaissant, Que, lassé d'un respect qui vous pesait peut-être, Vous avez affecté de ne me plus connaître. J'ai vu Burrhus, Sénèque, aigrissant vos soupçons, De l'infidélité vous tracer les leçons, Ravis d'être vaincus dans leur propre science. J'ai vu favorisés de votre confiance Othon, Sénécion, jeunes voluptueux, Et de tous vos plaisirs flatteurs respectueux ; Et lorsque, vos mépris excitant mes murmures, Je vous ai demandé raison de tant d'injures, (Seul recours d'un ingrat qui se voit confondu), Par de nouveaux affronts vous m'avez répondu. Aujourd'hui je promets Junie à votre frère ; Ils se flattent tous deux du choix de votre mère : Que faites-vous ? Junie, enlevée à la cour, Devient en une nuit l'objet de votre amour. Je vois de votre cœur Octavie effacée, Prête à sortir du lit où je l'avais placée. Je vois Pallas banni, votre frère arrêté ; Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté ; Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies ; Et lorsque, convaincu de tant de perfidies, Vous deviez ne me voir que pour les expier, C'est vous qui m'ordonnez de me justifier.

(Britannicus, act iv, se. 11.)

SONGE DATHALIE.

Un songe (me devrais-je inquiéter d'un songe ?)

Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge :

Je l'évite partout : partout il me poursuit.

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit ;

Ma mère Jésabel devant moi s'est montrée

Comme au jour de sa mort pompeusement parée ;

Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté ;

Même elle avait encor cet éclat emprunté

Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage

Pour réparer des ans l'irréparable outrage :

" Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi,

Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.

Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,

Ma fille." En achevant ces mots épouvantables,

Son ombre vers mon lit a paru se baisser,

Et moi je lui tendais les mains pour l'embrasser ;

Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange

D'os et de chair meurtris et traînés dans la fange,

Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux

Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

. . . . Dans ce désordre à mes yeux se présente

Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante,

Tel qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus.

Sa vue a ranimé mes esprits abattus ;

Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste,

J'admirais sa douceur, son air noble et modeste,

J'ai senti tout-à coup un homicide acier,

Que le traître en mon sein a plongé tout entier.

De tant d'objets divers le bizarre assemblage

Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage ;

Moi-même quelque temps, honteuse de ma peur,

Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur ;

Mais de ce souvenir mon âme possédée

A deux fois en dormant, revu la même idée ;

Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer Ce même enfant toujours tout prêt à me percer. Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie, J'allais prier Baal de veiller sur ma vie, Et chercher du repos au pied de ses autels ; Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels ! Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée, Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée : J'ai cru que des présents calmeraient son courroux, Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux. Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.

J'entre : le peuple fuit ; le sacrifice cesse Le grand-prêtre vers moi s'élance avec fureur ; Pendant qu'il me parlait, ô surprise ! ô terreur ! J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée, Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée ; Je l'ai vu : son même air, son même habit de lin, Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin. C'est lui-même : il marchait à côté du grand-prêtre. Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître.

(Athalie, act. n, se. 5.)

REGNARD (Jean-François) naquit à Paris le 8 février 1655. II est regardé comme le premier de nos poètes comiques après Molière ; mais la distance qui les sépare est telle qu'il n'est pas impossible qu'il soit dépossédé un jour du rang qu'il occupe. La jeunesse de Regnard fut très aventureuse ; ce n'est qu'à vingt-sept ans que, dégoûté des voyages, il se fixa à Paris. Il travailla d'abord pour le théâtre Italien, puis pour la scène française, où il fit représenter le Joueur, le Distrait, les Folies amoureuses, les Ménechmes, qu'il dédia à Boileau, le Légataire universel et quelques autres ouvrages, qui tous furent applaudis et seront vus en tous les temps avec plaisir.

Regnard brille plus par la gaîté que par le véritable comique. Presque toutes ses pièces manquent d'une moralité profonde, à l'exception du Joueur, son chef-d'œuvre ; mais son dialogue, toujours naturel, animé

et piquant, est semé de tant de saillies heureuses, d'un si grand nombre de traits enjoués et plaisants, que subjugué par son esprit, on ne s'aperçoit pas qu'il amuse le plus souvent aux dépens de la raison. Regnard mourut le 4 septembre 1709 près de Dourdan.

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