UNE CONSULTATION DE MEDECINS
(Les médecins, qui sont seuls dans V appartement, s'asseyent et toussent.)
M. Desfonandres. Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la pratique donne un peu.
M. Tomes. Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine à croire le chemin qUe je lui fais faire tous les jours.
M. Desfonandres. J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable.
M. Tomes. Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui 1 J'ai été premièrement tout contre l'Arsenal ; de l'Arsenal, au bout du faubourg Saint-Germain ; du faubourg Saint- Germain, au fond du Marais ; du fond du Marais, à la porte Saint-Honoré ; de la porte Saint-Honoré, au faubourg Saint- Jacques ; du faubourg Saint- Jacques à la porte de
Richelieu ; de la porte de Richelieu, ici ; et d'ici je dois aller encore à la Place Royale.
M. Desfonandres. Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui ; et de-plus j'ai été à Ruel voir un malade.
M. Tomes. Mais, à propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux médecins Théophraste et Artémius ? car c'est une affaire qui partage tout notre corps.
M. Desfonandres. Moi, je suis pour Artémius.
M. Tomes. Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tué le malade, et que celui de Théophraste ne fût beaucoup meilleur, assurément ; mais enfin il a tort dans les circonstances et il ne devait pas être d'un autre avis que son ancien. Qu'en dites-vous ?
M. Desfonandres. Sans doute, il faut toujours garder les formalités, quoi qu'il puisse arriver.
M. Tomes. Pour moi, je suis sèvere en diable, à moins ce que ne soit entre amis ; et l'on nous assembla un jour, trois de nous autres, avec un médecin de dehors, pour une consultation, où j'arrêtai toute l'affaire, et ne voulus point endurer qu'on opinât, si les choses n'allaient dans l'ordre. Les gens de la maison faisaient ce qu'ils pouvaient, et la malade pressait ; mais je n'en voulus point démordre, et la maladie mourut bravement pendant cette contestation.
M. Desfonandres. C'est fort bien fait d'apprendre aux gens à vivre, et de leur montrer leur bec jaune.
M. Tomes. Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne tire point à conséquence ; mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps des médecins.
(Sganarelle entre avec précipation, à ce-point delà conférence.)
Sganarelle. Messieurs, l'oppression de ma fille augmente ; je vous prie de me dire vite ce que vous avez résolu.
M. Tomes, s'adressa?it à M. Desfonandres. Allons, monsieur.
M. Desfonandres. Non, monsieur, parlez, s'il-vous plait.
M. Tomes. Vous vous moquez.
M. Desfonandres. Je ne parlerai pas le premier.
M. Tomes. Monsieur...
M. Desfonandrès. Monsieur...
Sganarelle. Hé ! de grâce, messieurs, laissez toutes ces cérémonies et songez que les choses pressent. (Les médecins parlent tous à la fois.)
M. Tomes. La maladie de votre fille... ■
M. Desfonandrès. L'avis de tous ces messieurs, tous ensemble...
M. Macroton. A-près a-voir bien con-sul-té...
M. Bahis. Pour raisonner...
Sganarelle. Hé ! messieurs, parlez l'un après l'autre, de grâce.
M. Tomes. Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille ; et mon avis, à moi, est que cela procède d'une grande chaleur de sang : ainsi je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez.
M. Desfonandrès. Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs, causée par une trop grande^réplétion : ainsi je conclus à lui donner de l'émétique.
M. Tomes. Je soutiens que l'émétique la tuera.
M. Desfonandrès. Et moi, que la saignée la fera mourir.
M. Tomes. C'est bien à vous de faire l'habile homme !
M. Desfonandrès. Oui, c'est à moi ; et je vous prêterai le collet en tout genre d'érudition.
M. Tomes. Souvenez-vous de l'homme que vous fîtes crever, ces jours passés.
M. Desfonandrès. Souvenez-vous de la dame que vous avez envoyée en l'autre monde,- il y a trois jours.
M. Tomes, à Sganarelle. Je vous ai dit mon avis.
M. Desfonandrès, à Sganarelle. Je vous ai dit ma pensée.
M. Tomes. Si vous ne faites tout à l'heure saigner votre fille, c'est une personne morte. (Il sort.)
M. Desfonandrès. Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart d'heure. (Il sort.)
(L'amour médecin, Acte IL)
PASCAL (Blaise) naquit, le 19 juin 1623, à Clermont, où son père était premier président de la cour des Aides. Il parvint, dit-on, à l'âge de douze ans, par la seule force de son génie, à découvrir les trentedeux premières propositions d'Euclide. Quoiqu'il ait enrichi la science d'un grand nombre de découvertes importantes, c'est principalement aux lettres qu'il doit la célébrité qu'il s'est acquise.
Les Lettres provinciales, modèles de la plaisanterie la plus piquante et la plus délicate, et de l'éloquence la plus élevée et la plus énergique, ont été publiées en 1656, c'est-à-dire huit ans avant la première tragédie de Racine. Ces Lettres, qui subsisteront autant que la langue qu'elles ont fixée, offrent encore une lecture pleine de charme et d'attrait, quoique le corps des Jésuites, contre lequel elles furent dirigées, n'existe plus aujourd'hui.
Les Pensées de Pascal, qu'on n'a publiées qu'après sa mort, sont des fragments d'un grand ouvrage que la faiblesse de sa santé ne lui permit pas d'achever. C'est une perte irréparable pour les lettres, la philosophie et la religion.
Pascal mourut à Paris le 19 août 1662, à l'âge de trente-neuf ans.
Madame,
Je sais que Votre Majesté est aussi éclairée et savante que puissante et magnanime. Voilà la raison qui m'a déterminé à m'adresser plutôt à Votre Majesté qu'à tout autre prince. J'ai une vénération bien plus grande pour les personnes d'un mérite sublime que pour celles qui n'ont que des titres pompeux, un nom célèbre, des aïeux illustres et une fortune brillante. Les premiers sont les vrais souverains de la terre. Il me semble que le pouvoir des rois sur leurs sujets n'est qu'une image imparfaite et grossière du pouvoir de l'esprit fort sur les esprits faibles. Le droit de persuader et d'instruire est, parmi les philosophes, ce que le droit de commander est dans le gouvernement politique. Quelque
* En lui envoyant son ouvrage sur la Roulette qui lui était dédié.
puissant, quelque redoutable que soit un monarque, tout manque à sa gloire, s'il n'a pas l'esprit éminent. Un citoyen obscur, sans biens, qui fait de sa vertu tout son appui, est audessus du conquérant du monde.
Régnez donc, incomparable Princesse, puisque votre génie est supérieur à votre rang, régnez sur l'univers, il est votre domaine ; les savants et les gens de bien sont vos sujets. Que les souverains apprennent avec admiration que la fille de Gustave est l'âme des savants et le modèle des rois.