DERNIERS MOMENTS
J'ai révélé mon cœur au dieu de l'innocence ;
Il a vu mes pleurs pénitents, Il guérit mes remords, il m'arme de constance :
Les malheureux sont ses enfants.
Mes ennemis riant ont dit dans leur colère :
Qu'il meure, et sa gloire avec lui ; Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père :
Leur haine sera ton appui.
A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage ;
Tout trompe ta simplicité : Celui que tu nourris court vendre ton image,
Noire de sa méchanceté.
Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène
Un vrai remords né des douleurs ; Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine
D'être faible dans les malheurs.
J'éveillerai pour toi la pitié, la justice
De l'incorruptible avenir ; Eux même épureront, par leur long artifice,
Ton honneur qu'ils pensent ternir.
Soyez béni, mon Dieu ! vous qui daignez me rendre
L'innocence et son noble orgueil ; Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil !
Au banquet de la vie, infortuné convive,
J'apparus un jour, et je meurs :
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois !
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois !
Ah î puissent voir long-temps votre beauté sacrée
Tant d'amis sourds à mes adieux !
Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée, Qu'un ami leur ferme les yeux.
(Poésies diverses.)
Quoi donc ! un écrivain veut que son nom partage Le tribut de louange offert à son ouvrage, Et m'impute à forfait, s'il blesse la raison, De la venger d'un vers égayé de son nom ! Comptable de l'ennui dont sa muse m'assomme, Pourquoi s'est-il nommé, s'il ne veut qu'on le nomme? Je prétends soulever les lecteurs détrompés Contre un auteur bouffi de succès usurpés ; Sous une périphrase étouffant ma franchise, Au lieu de d'Alembert, faut-il donc que je dise : C'est ce joli pédant, géomètre orateur, De l'Encyclopédie ange conservateur, Dans l'histoire chargé d'inhumer ses confrères, Grand homme, car il fait leurs extraits mortuaires. Si j'évoque jamais du fond de son journal, Des sophistes du temps l'adulateur banal, Lorsque son nom suffit pour exciter le rire, Dois-je, au lieu de La Harpe, obscurément écrire : C'est ce petit rimeur, de tant de prix enflé, Qui sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé, Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique, Tomba de chute en chute au trône académique ? Ces détours sont d'un lâche et malin détracteur ; Je ne veux point offrir d'énigmes au lecteur.
(Mon Apologie.)
PARNY (Evariste-Désiré Desforgeb, chevalier de) naquit à Pile-Bourbon, le 6 février 1753. Ce poète sut, à une époque où le mauvais goût dominait, rester constamment pur, élégant et naturel. Jamais dans ses vers la recherche et l'affectation n'altérèrent la naïveté ou la grâce du sentiment. Parny s'est placé presque au niveau des écrivains classiques du dix-septième siècle. Ses Poésies élégiaques sont
des chefs-d'œuvre de style, et ses petits poèmes des Tableaux et des Fleurs brillent particulièrement de ces couleurs douces et suaves dont il a embelli toutes ses compositions.
Parny mourut à Paris, le 5 décembre 1814. Il était membre de l'Académie depuis 1803.