‹ Leçons et modèles de littérature française; ou (volume 2)Chapitre 165 sur 191 · LES CHATEAUX EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

LES CHATEAUX EN ESPAGNE

Chacun fait des châteaux en Espagne ;

On en fait à la ville, ainsi qu'à la campagne

On en fait en dormant, on en fait éveillé.

Le pauvre paysan, sur sa bêche appuyé,

Peut se croire un moment seigneur de son village.

Le vieillard, oubliant les glaces de son âge,

Se figure aux genoux d'une jeune beauté,

Et sourit... Son neveu sourit de son côté,

En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite.

Telle femme se croit sultane favorite ;

Un commis est ministre ; un jeune abbé, prélat ;

Le prélat.... Il n'est pas jusqu'au simple soldat

Qui ne se soit un jour cru maréchal de France ;

Et le pauvre lui-même est riche en espérance.

On peut bien quelquefois se flatter dans la vie : J'ai, par exemple, hier, mis à la loterie, £t mon billet enfin pourrait bien être bon. Je conviens que cela n'est pas certain : oh ! non ; Mais la chose est possible, et cela doit suffire. Puis, en me le donnant, on s'est mis à sourire, Et l'on m'a dit : " Prenez, car c'est là le meilleur." Si je gagnais pourtant le gros lot, quel bonheur ! J'achèterai d'abord une ample seigneurie... Non, plutôt une bonne et grasse métairie ; Oh ! oui, dans ce canton ; j'aime ce pays-ci ; Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi. J'aurai donc à mon tour des gens à mon service. Dans le commandement je serai peu novice ; Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier, Et me rappellerai ce que j'étais hier. Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie. Moi ! gros fermier ! J'aurai ma basse-cour remplie De poules, de poussins que je verrai courir : De mes mains chaque jour je prétends les nourrir. C'est un coup d'oeil charmant ! et puis cela rapporte. Quel plaisir quand, le soir, assis devant ma porte, J'entendrai le retour de mes moutons bêlants, Que je verrai de loin revenir à pas lents Mes chevaux vigoureux, et mes belles génisses ! Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices. Et mon petit Victor, sur son âne monté, Fermant la marche avec un air de dignité î Je serai plus heureux que monsieur sur un trône. Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône. Tout bas, sur mon passage, on se dira : " Voilà Ce bon monsieur Victor." Cela me touchera. Je puis bien m'abuser, mais ce n'est pas sans cause : Mon projet est au moins fondé sur quelque chose, Sur un billet. Je veux revoir ce cher... Eh ! mais... Où donc est-il ? tantôt encore je l'avais. Depuis quand ce billet est-il donc invisible ? Ah ! Paurais-je perdu ? Serait-il bien possible ?

Mon malheur est certain: me voilà confondu. Que vais-je devenir ? Hélas ! j'ai tout perdu.

(Les Châteaux en Espagne, act. ni, se. 6 et 7.)

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