LE RETOUR DANS LA PATRIE
Qu'il va lentement le navire A qui j'ai confié mon sort !
Au rivage où mon cœur aspire, Qu'il est lent à trouver un port !
France adorée !
Douce contrée !
Mes yeux cent fois ont cru te découvrir. Qu'un vent rapide Soudain nous guide Aux bords sacrés où je reviens mourir.
Mais enfin le matelot crie ; Terre, terre, là-bas, voyez !
Ah ! tous mes maux sont oubliés.
Salut à ma patrie ! !
Oui, voilà les rives de France ; Oui, voilà le port vaste et sûr, Voisin des champs où mon enfance S'écoula sous un chaume obscur !
France adorée !
Douce contrée !
Après vingt ans enfin je te revois ;
De mon village
Je vois la plage, Je vois fumer la cime de mes toits.
Combien mon âme est attendrie !
Là furent mes premiers amours ; Là ma mère m'attend toujours.
Salut à ma patrie ! !
Au bruit des transports d'allégresse, Enfin le navire entre au port.
Dans cette barque où l'on se presse Hâtons-nous d'atteindre le bord.
France adorée !
Douce contrée !
Puissent tes fils te revoir ainsi tous ! Enfin j'arrive, Et sur la rive Je rends au ciel, je rends grâce à genoux. Je t'embrasse, ô terre chérie !
Dieu ! qu'un exilé doit souffrir î Moi, désormais je puis mourir.
Salut à ma patrie ! ï
w LES SOUVENIRS DU PEUPLE.
On parlera de sa gloire Sous le chaume bien long-temps.
L'humble toit, dans cinquante ans, Ne connaîtra pas d'autre histoire.
Là, viendront les villageois Dire alors à quelque vieille :
Par des récits d'autrefois, Mère, abrégez notre veille.
Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, Le peuple encor le révère,
Oui, le révère.
Parlez-nous de lui, grand'mère ;
Parlez-nous de lui.
Mes enfants, dans ce village, Suivi de rois il passa.
Voilà bien long-temps de ça :
Je venais d'entrer en ménage.
A pied, grimpant le coteau Où pour voir je m'étais mise, Il avait, petit chapeau Avec redingote grise.
Près de lui, je me troublai, Il me dit : Bonjour, ma chère, Bonjour, ma chère.
— Il vous a parlé, grand'mère !
Il vous a parlé!
L'an d'après, moi pauvre femme, A Paris étant un jour, Je le vis avec sa cour :
Il se rendait à Notre-Dame.
Tous les cœurs étaient contents ; On admirait son cortège.
Chacun disait : quel beau temps !
Le ciel toujours le protège.
Son sourire était bien doux :
D'un fils Dieu le rendait père, Le rendait père.
— Quel beau jour pour vous, grand'mère!
Quel beau jour pour vous !
Mais quand la pauvre Champagne Fut en proie aux étrangers, Lui, bravant tous les dangers Semblait seul tenir la campagne.
Un soir, tout comme aujourd'hui, J'entends frapper à la porte ; J'ouvre, bon Dieu! c'était lui, Suivi d'une faible escorte.
Il s'asseoit où me voilà, S'écriant : oh ! quelle guerre !
Oh ! quelle guerre !
— Il s'est assis là, grand'mère !
Il s'est assis là !
J'ai faim, dit-il, et bien vite Je sers piquette et pain bis.
Puis il sèche ses habits ; Même à dormir le feu l'invite, Au réveil, voyant mes pleurs, Il me dit : Bonne espérance !
Je cours de tous ses malheurs Sous Paris venger la France.
Il part : et comme un trésor, J'ai depuis gardé son verre,
Gardé son verre.
— ; Vous l'avez encor, grand'mère !
Vous l'avez encor î
Le voici. Mais à sa perte Le héros fut entraîné, Lui, qu'un pape a couronné, Est mort dans une île déserte.
Long-temps aucun ne l'a cru ; On disait : Il va paraître.
Par mer il est accouru ; L'étranger va voir son maître.
Quand d'erreur on nous tira, Ma douleur fut bien amère,
Fut bien amère.
— Dieu vous bénira, grand'mère ;
Dieu vous bénira.
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MILLEVOYE (Charles-Hubert) naquit à Abbeville, le 24 décembre 1782. Quoique la littérature eût un vif attrait pour lui, et que, dès le collège, il eût composé des vers qui lui avairent mérité de justes éloges, il tenta la carrière du barreau, puis celle du commerce, avant de se livrer à ses travaux favoris. Millevoye fut souvent couronné dans les concours académiques ; il mérita par les poèmes d'Emma et
Eginard, de V Amour maternel et des Plaisirs du poète, la réputation d'un écrivain pur et élégant. Mais ce qui a le plus contribué à sa renommée, et ce qui doit faire vivre son nom, ce sont les touchantes élégies dans lesquelles il a répandu le charme de la mélancolie la plus vraie et la plus douce, et qui toutes sont empreintes de la profonde tristesse à laquelle succombait le poète. Sa santé chancelante lui fit pressentir la courte durée de sa vie, et il prédit lui-même sa fin prochaine dans sa belle élégie du Poète mourant. Ses cruels pressentiments ne l'avaient pas trompé ; à l'âge de trente-quatre ans, il s'éteignit doucement en lisant un volume de Fénelon. Millevoye mourut à Paris le 12 août 1816.