MORT DE VATEL
Le roi arriva jeudi au soir ; la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa ; il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners auxquels on ne s'était point attendu. Cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois : " Je suis perdu d'honneur; voici une affaire que je ne supporterai pas." Il dit à Gourville : " La tête me tourne ; il y a douze nuits que je n'ai dormi : aidez-moi à donner des ordres." Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais à la vingt-cinquième, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à M. le prince qui alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui dit : " Vatel, tout va bien ; rien n'était plus beau que le souper du roi." Il répondit : " Monseigneur, votre bonté m'achève ; je sais que le rôti a manqué à deux tables. — Point du tout, dit M. le prince, ne vous fâchez point : tout va bien." Minuit vient : le feu d'artifice ne réussit point : il fut couvert d'un nuage ; il coûtoit seize mille francs. A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout ; il trouve tout endormi. Il rencontre un petit pourvoyeur, qui lui apportait seulement deux charges de marée. Il lui demande : " Est-ce là tout ? — Oui, monsieur." Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les
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autres pourvoyeurs ne vinrent point. Sa tête s'échauffait; il crut qu'il n'y aurait point d'autre marée. Il trouva Gourville : il lui dit : " Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci." Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre, met son épéc contre la porte, et se la passe au travers du cœur ; mais ce ne fut qu'au troisième coup (car il s'en donna deux qui n'étaient pas mortels) qu'il tomba mort. La marée cependant arrive de tous côtés ; on cherche Vatel pour la distribuer ; on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang. On court à M. le prince, qui fut au désespoir. M. le duc pleura ; c'était sur Vatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le prince le dit au roi fort tristement. On dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière. On le loua fort ; on loua et blâma son courage.
BOSSUET (Jacques-Bénigne) naquit à Dijon le 27 septembre 1627. Il n'avait que seize ans quand il soutint sa première thèse ; il le fit avec tant d'éclat qu'on désira entendre le jeune orateur à l'hôtel Rambouillet ; là, en présence des beaux-esprits les plus renommés, il improvisa un sermon qui frappa d'étonnement tous les auditeurs, et fit concevoir des espérances que bientôt il réalisa. Ordonné prêtre en 1652, Bossuet se retira à Metz où il avait obtenu un canonicat. Les affaires du chapitre le forçaient très souvent de faire le voyage de Paris ; pendant une de ces excursions, il prêcha l'Avent et le Carême devant la cour, et attira sur lui l'attention de tous les hommes éminents qui furent non moins frappés de la puissance que de l'originalité de son éloquence. Ce fut lui qui convertit Turenne par son Exposition de la doctrine catholique. Nommé en 1669 évêque de Condom, il se démit de son évêché, l'année suivante, afin de se consacrer exclusivement à l'éducation du dauphin, pour lequel il composa le Discours sur l'Histoire universelle. En 1671 l'Académie l'appela à prendre place dans son sein. Lorsque l'éducation du dauphin fut terminée, Louis XIV nomma Bossuet évêque de Meaux.
Les Oraisons funèbres de Bossuet sont un de ses plus beaux titres à l'admiration de la postérité. La Bruyère, devançant le jugement
qu'elle a porté, désigna, en pleine Académie, comme un Père de l'Eglise, celui auquel Voltaire a donné le surnom de l'Aigle de Meaux. Bossuet mourut à Paris le 12 avril 1704, dans sa soixante-dix-septième année.