LES FRANÇAIS EN EGYPTE APRÈS LE DÉPART DE BONAPARTE
Et l'armée orpheline, en sa morne attitude, Contemplait de la mer l'immense solitude !
Soldats, pourquoi ces pleurs, ce deuil silencieux ?
Un jour vous oublierez ces funestes adieux ;
L'homme qui, du désert, osa frayer les routes,
Vous le retrouverez dans ces sanglantes joutes
Où, de l'Europe entière acceptant les défis,
La France belliqueuse appellera ses fils.
Chargé d'autres lauriers, sur la terre natale,
Il chérira toujours sa gloire orientale ;
Et tandis que ses vœux pressent votre retour,
Les pompes de l'Egypte embellissent sa cour ;
Et dans le Carrousel, les Mameluks du Caire,
Ornent de leurs turbans sa garde consulaire.
Et vous qui, plus heureux, vainqueurs d'un long exil,
Aujourd'hui pour la France abandonnez le Nil,
Lieutenants du héros dès ses jeunes années,
A son noble avenir liez vos destinées ;
Un jour, sous son manteau semé d'abeilles d'or,
Géants républicains, vous grandirez encor ;
Sa main, en vous jetant des fiefs héréditaires,
Chargera de fleurons vos casques militaires.
Eckmuhl, Montebello, Berg, Frioul, Neufchâtel,
Vous donnerez au camp un blason immortel !
Le glaive impérial qui détruit et qui sonde,
Pour vous, en écussons, découpera le monde j
Et devant l'ennemi, sous le feu des canons,
D'un baptême de sang anoblira vos noms !
Dans ce drame éclatant de quatorze ans de gloire, Commencé sur le Nil, achevé sur la Loire, - Vous reverrez un jour vos généraux vieillis, Soldats du mont Thabor ou d'Héliopolis ! Vos drapeaux, qu'agita l'aquilon d'Idumée, Marcheront les premiers devant la Grande- Armée ; Vos pas ébranleront tout le Nord chancelant Aux plaines d'Austerlitz, d'Iena, de Friedland ; Jours de fête, où perçant un rideau de nuages, Le soleil dardera ses lumineux présages. Bientôt, des bords du Rhin, vers l'Asie élancés,
Emules rajeunis de vos travaux passés, %î^^^»
Epouvantant des czars la sainte métropole, "* %t ^
Vous irez dans Moscou chercher la clef du pôle ; $j,Jt ^
Et quand, pour échapper à vos puissantes mains,
Le pôle, sous vos pieds, glacera ses chemins ;
Quand les rois, secouant leur stupeur léthargique,
Convoqueront l'Europe aux champs de la Belgique,
Une dernière fois, parés des trois couleurs,
Soldats, vous combattrez dans ce vallon de pleurs,
Où la France, portant son dernier coup d'épée,
Tombera digne d'elle, au visage frappée ! ! !
Alors de ce grand siècle, étonné de finir,
Plus rien ne restera qu'un morne souvenir.
Sur une île de rocs, dans l'Océan jetée,
La gloire et le génie auront leur Prométhée,
Et les rois, l'enchaînant à cet écueil lointain,
Au vautour britannique, offriront un festin.
Des nations en deuil, sublimes mandataires,
Trois hommes le suivront sur les mers solitaires ;
Ils formeront la cour de son étroit palais,
Et, sur un sol impur, sous un soleil anglais,
Volontaires captifs, dans l'île sépulcrale,
Serviront sans témoins son ombre impériale.
Ainsi, quand sous la voûte aux funèbres parois,
Memphis vit enfermer le plus grand de ses rois,
Consacrant à la mort un culte légitime,
D'étranges courtisans suivirent la victime ;
Et d'une gloire éteinte escortant les débris,
Vivants, dans son tombeau, gardèrent Sésostris ! ! !
(Napoléon en Egypte.)