‹ Leçons et modèles de littérature française; ou (volume 2)Chapitre 48 sur 191 · LA MORT EST LE TERME DE TOUTES LES GRANDEURS HUMAINES · texte numérisé non relu

LA MORT EST LE TERME DE TOUTES LES GRANDEURS HUMAINES

La mort est le terme où finissent les titres les plus spécieux, la gloire la plus éclatante, la vie la plus délicieuse ; et je rappelle ici à mon esprit l'action mémorable d'un prince, idolâtre à la vérité, mais plus sage que beaucoup de chrétiens ; je parle du grand Saladin. Après avoir asservi l'Egypte, après avoir passé l'Euphrate et conquis des villes sans nombre, après avoir repris Jérusalem et fait des actions au-dessus de l'homme, dans ces guerres que les chrétiens avaient entreprises pour le recouvrement des lieux saints, il finit sa vie par une action qui mérite d'être transmise à la postérité la plus reculée : un moment avant de

rendre le dernier soupir, il appelle le héraut qui avait coutume de porter la bannière devant lui dans toutes les batailles ; il lui commande d'attacher au bout d'une lance un morceau de ce drap dans lequel on devait bientôt l'ensevelir, et lui dit : " Va, porte cette lance, déploie cet étendard, et crie en le déployant : Voilà, voilà tout ce que le grand Saladin, vainqueur et maître de V empire, emporte de toute sa gloire !" Chrétiens, je fais aujourd'hui la fonction de ce héraut ; j'attache aujourd'hui au bout d'une lance les voluptés, les richesses, les plaisirs, les dignités ; je vous produis tout cela, réduit à cette pièce de toile dans laquelle on doit bientôt vous ensevelir ; je déploie à vos yeux cet étendard de la mort, et je vous crie : " Voilà, voilà tous les avantages que vous emporterez avec vous ; voilà tout ce qui vous restera de ce que vous préfériez au salut de votre

Où vas-tu, pauvre qui traines une vie languissante, qui mendies ton pain de maison en maison, qui es dans de continuelles alarmes sur les moyens de te procurer des aliments pour te nourrir et des habits pour te couvrir, toujours l'objet de la charité des uns et de la dureté des autres ? à la mort. Où vas-tu, noble qui te pares d'une gloire empruntée, qui comptes comme tes vertus les titres de tes ancêtres, et qui penses être formé d'une boue plus précieuse que le reste des humains ? à la mort. Où vas-tu, roturier qui te moques de la folie du noble, et qui extravagues toi-même d'une autre manière ? à la mort. Où vas-tu, guerrier qui ne parles que de gloire, que d'héroïsme, et qui te flattes de je ne sais quelle immortalité? à la mort... Où allons-nous tous, mes chers auditeurs ? à la mort. La mort respecte-telle les titres, les dignités, les richesses \ Où est Alexandre ? où est César ? où sont les hommes dont le nom seul faisait trembler l'univers? Ils ont été, mais ils ne sont plus...

(Sermon sur V égalité des hommes.)

MONTESQUIEU (Chaules de Secondât baron de la Brède et de) naquit le 18 janvier 1689 dans le château de la Brède. Destiné à la magistrature, et ne se reposant des graves études auxquelles il était obligé de se livrer que par la lecture des écrivains de Rome et de la Grèce, Montesquieu se trouva initié en même temps à la connaissance de la législation et à celle de la littérature des peuples anciens. Son premier ouvrage important fut une Dissertation sur la politique des Romains dans la religion. En 1721 parurent les Lettres persanes, livre étincelant d'esprit, et dont la vogue ne peut être comparée qu'à celle qu'obtint plus tard le Diable boiteux de Lesage. En 1727, Montesquieu se présenta à l'Académie française, et fut élu. Le cardinal de Fleury voulant punir l'auteur des Lettres persanes de la hardiesse de certaines opinions avancées dans son livre, engagea le roi à refuser son approbation ; Montesquieu menaça de quitter la France si on lui faisait une pareille injure, et sa nomination fut approuvée. Les Considérations sur les causes de la décadence des Romains, parurent en 1734. Cette œuvre sévère, aussi remarquable par la pensée que par le style, accrut sa réputation à un tel point que ses amis crurent qu'il lui serait impossible de se maintenir à la hauteur où il s'était placé comme philosophe et comme écrivain. Quand Montesquieu leur communiqua le manuscrit de l'Esprit des lois, ils lui témoignèrent leurs appréhensions ; mais il n'en tint aucun compte, et les vingt-deux éditions qu'eut en moins de deux années cet admirable ouvrage, leur fit comprendre que leur amitié s'était mal à propos alarmée.

Montesquieu mourut le 10 février 1755, âgé de soixante-six ans.

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