‹ Leçons et modèles de littérature française; ou (volume 2)Chapitre 54 sur 191 · BRIDAINE · texte numérisé non relu

BRIDAINE

mon Dieu ; j'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes simples et fidèles que j'aurais dû plaindre et consoler.

C'est ici, où mes regards ne tombent que sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité souffrante, ou des pécheurs audacieux et endurcis : ah ! c'est ici seulement qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre, et placer avec moi dans cette chaire, d'un côté la mort qui nous menace, et de l'autre, mon grand Dieu qui vient vous juger. Je tiens aujourd'hui votre sentence à la main : tremblez donc devant moi, hommes superbes et dédaigneux qui m'écoutez ! La nécessité du salut, la certitude de la mort, l'incertitude de cette heure si effroyable pour vous, l'impénitence finale, le jugement dernier, le petit nombre des élus, l'enfer, et par-dessus tout l'éternité, l'éternité ! voilà les sujets dont je viens vous entretenir, et que j'aurais dû sans doute réserver pour vous seuls.

Et qu'ai-je besoin de vos suffrages, qui me damneraient peut-être sans vous sauver ? Dieu va vous émouvoir, tandis que son indigne ministre vous parlera ; car j'ai acquis une expérience de ses miséricordes. Alors, pénétrés d'horreur pour vos iniquités passées, vous viendrez vous jeter entre mes bras en versant des larmes de componction et de repentir, et, à force de remords, vous me trouverez assez éloquent.

l'éternité.

Eh ! sur quoi vous fondez- vous donc, mes frères, pour croire votre dernier jour si éloigné? Est-ce sur votre jeunesse ? — Oui, répondre z-vous ; je n'ai encore que vingt ans, que trente ans. Ah! vous vous trompez du tout au tout. Non, ce n'est pas vous qui avez vingt ou trente ans, c'est la mort qui a déjà vingt ou trente ans d'avance sur vous, trente ans de grâce que Dieu a voulu vous accorder en vous laissant vivre, que vous lui devez, et qui vous ont rapprochés d'autant du terme où la mort doit vous achever. Prenez-y garde, l'éternité marque déjà sur votre front Pin-

stant fatal où elle va commencer pour vous. Eh î savezvous ce que c'est que l'éternité 1 C'est une pendule dont le balancier dit et redit sans cesse ces deux mots, seulement, dans le silence des tombeaux : Toujours ! jamais ! Jamais ! toujours ! Et pendant ces effroyables révolutions, un réprouvé s'écrie : " Quelle heure est-il ?" et la voix d'un autre misérable lui répond ; " L'éternité !"

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