CHAMFORT
des grandes beautés de la comédie, les caractères. Doués tous les deux, au plus haut degré, du génie d'observation, génie dirigé dans l'un par une raison supérieure, guidé dans l'autre par un instinct non moins précieux, ils descendent dans le plus profond secret de nos travers et de nos faiblesses ; mais chacun selon la double différence de son genre et de son caractère, les exprime différemment.
Le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus ferme ; celui de La Fontaine plus délicat et plus fin : l'un rend les grands traits avec une force qui le montre comme supérieur aux nuances ; l'autre saisit les nuances avec une sagacité qui suppose la science des grands traits. Le poète comique semble s'être attaché aux ridicules, et a peint quelquefois les formes passagères de la société ; le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a peint une nature encore plus générale. Le premier me fait plus rire de mon voisin ; le second me ramène plus à moi-même. Celui-ci me venge davantage des sottises d'autrui ; celui-là me fait mieux songer aux miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme un défaut de bienséance choquant pour la société ; l'autre, avoir vu les vices comme un défaut de raison, fâcheux pour nous-mêmes. Après la lecture du premier, je crains l'opinion publique ; après la lecture du second, je crains ma conscience. Enfin, l'homme corrigé par Molière cessant d'être ridicule pourrait devenir vicieux ; corrigé par La Fontaine, il ne serait plus ni vicieux, ni ridicule, il serait raisonnable et bon ; et nous nous trouverions vertueux, comme La Fontaine était philosophe, sans nous en douter.
Tels sont les principaux traits qui caractérisent chacun de ces grands hommes ; et si l'intérêt qu'inspirent de tels noms me permet de joindre à ce parallèle quelques circonstances étrangères à leur mérite, j'observerai que nés l'un et l'autre précisément à la même époque, tous deux sans modèle parmi nous, sans rivaux, sans successeurs, liés pendant leur vie d'une amitié constante, la même tombe les réunit après leur mort, et que la même poussière couvre les deux écrivains les plus originaux que la France ait jamais produits. (Eloge de La Fontaine.)
MAURY (Jean-Siffrein, cardinal), fils d'un cordonnier de Valréas (Comtat-Venaissin), naquit le 26 juin 1746. Il préluda par des triomphes académiques aux succès qu'il obtint dans la chaire. Ses Sermons et ses Panégyriques fixèrent l'attention de l'Académie française, qui l'appela, en 1785,à succéder à Le Franc de Pompignan. L'éloge de Le Franc exigeait autant de réserve que d'habileté ; le récipiendaire sut remplir aux applaudissements de tous les partis, cette tâche difficile et délicate.Membre de l'Assemblée constituante,il lutta avec plus de talent que de bonheur contre le plus éloquent tribun des temps modernes, le célèbre Mirabeau. A l'époque de la Terreur, il se réfugia en Italie, et ne revint en France qu'après la fondation de l'empire. Il publia en 1810 son Essai sur V éloquence de la chaire. Napoléon le nomma à l'archevêché de Paris, siège dont il fut dépossédé en 1814. Il se retira alors à Rome, et y expira, le 11 mai 1817, après avoir subi de longues persécutions.