LE COURTISAN
Près des grands, tout le monde sert ou veut servir. L'un présente la serviette, l'autre le vase à boire. Chacun reçoit ou demande salaire, tend la main, se recommande, supplie. Mendier n'est pas honte à la cour : c'est toute la vie du courtisan. Dès l'enfance, appris à cela, voué à cet état par honneur, il s'en acquitte bien autrement que ceux qui mendient par paresse ou nécessité. Il y apporte un soin, un art, une patience, une persévérance et aussi des avances, une mise de fonds ; c'est tout, en tout genre d'industrie. Gueux à la besace, que peut-on faire ? Le courtisan mendie en carrosse à six chevaux, et attrape plus tôt un million que l'autre un morceau de pain noir. Actif, infatigable, il ne s'endort jamais ; il veille la nuit et le jour, guette le temps de demander, comme vous celui de semer, et mieux. Aucun refus, aucun mauvais succès ne lui fait perdre courage. Si nous mettions dans nos travaux la moitié de cette constance, nos greniers chaque année rompraient. Il n'est affront, dédain, outrage, ni mépris qui le puissent rebuter. Econduit, il insiste ; repoussé, il tient bon ; qu'on le chasse, il revient ; qu'on le batte, il se couche à terre. Frappe, mais écoute et donne. Du reste, prêt à tout. On est encore à inventer un service assez vil, une action assez lâche, pour que l'homme de cour, je ne dis pas s'y refuse, chose inouïe, impossible, mais n'en fasse point gloire et preuve de dévouement.
(Simple Discours.)
* SISMONDI (Jean Charles Léonard Simonde de) descendant d'une ancienne famille italienne, est né à Genève le 9 Mai 1773. Ses Nouveaux Eléments oV Economie politique lui firent un nom comme publiciste, et sa magnifique Histoire des Républiques italiennes le plaça
à la tête des historiens de notre siècle. Mais le grand monument de M. de Sismondi, celui qui témoigne le plus de sa science et de ses vastes recherches, c'est son Histoire des Français, ouvrage immense que l'auteur a conduit jusqu'au règne de Louis XVI.
Dans son livre de La Littérature du Midi de V Europe, M. de Sismondi s'est montré critique impartial et de bon goût et n'a pas peu contribué à populariser l'histoire littéraire de la Provence, de l'Italie et de l'Espagne. Ce savant historien est mort à Chênes, près Genève, en 1842. Le style de ses ouvrages est toujours facile et clair, mais en général peu châtié.