‹ Leçons et modèles de littérature française; ouChapitre 107 sur 216 · LA GLOIRE ET LA RÉPUTATION · texte numérisé non relu

LA GLOIRE ET LA RÉPUTATION

Qu'est-ce que la gloire ? Le jugement de l'humanité sur un de ses membres ; or l'humanité a toujours raison. En fait, citez-moi une gloire imméritée ; de plus à priori c'est impossible, car on n'a de gloire qu'à la condition d'avoir beaucoup fait, d'avoir laissé de grands résultats. Les grands résultats, messieurs, les grands résultats, tout le reste n'est rien. Distinguez bien la gloire de la réputation. Pour la réputation, qui en veut en a. Voulez-vous de la réputation ? priez tel ou tel de vos amis de vous en faire ; associez-vous à tel ou tel parti ; donnez-vous à une coterie ; servez-la, elle vous louera. Enfin, il y a cent manières d'acquérir de la réputation : c'est une entreprise tout comme une autre ; elle ne suppose pas même une grande ambition. Ce qui distingue la réputation de la gloire, c'est que la réputation est le jugement de quelques uns, et que la gloire est le jugement du plus grand nombre, de la majorité dans l'espèce humaine. Or, pour plaire au petit nombre, il suffit de petites choses ; pour plaire aux masses, il en faut de

grandes. Auprès des niasses, les faits sont tout, le reste n'est rien. Les intentions, la bonne volonté, la moralité, les plus beaux desseins, qu'on n'aurait certainement pas manqué de conduire à bien, n'eût été ceci ou cela, tout ce qui ne se résout pas en fait est compté pour rien par l'humanité ; elle veut de grands résultats ; car il n'y a que les grands résultats qui viennent jusqu'à elle ; or, en fait de grands résultats, il n'y a pas de tricherie possible. Les mensonges des partis et des coteries, les illusions de l'amitié n'y peuvent rien ; il n'y a pas même lieu à discussion. Les grands résultats ne se contestent pas : la gloire, qui en est l'expression, ne se conteste pas non plus. Fille de faits grands et évidents, elle est elle-même un fait manifeste aussi clair que le jour. La gloire est le jugement de l'humanité, et un jugement en dernier ressort ; on peut en appeler des coteries et des partis à l'humanité ; mais de l'humanité, à qui en appeler en ce monde ? Elle est infaillible. Pas une gloire n'a été infirmée et ne peut l'être. De plus, sur quels faits l'humanité estime-t-elle et décerne-t-elle la gloire ? Sur les faits utiles, c'est-à-dire utiles à elle. Sa mesure est sa propre utilité ; et elle ne peut en avoir d'autre, à moins de s'abdiquer elle-même, et de cesser d'emprunter à sa nature les principes de ses jugements. La gloire est le cri de la sympathie et de la reconnaissance ; c'est la dette de l'humanité envers le génie ; c'est le prix des services qu'elle reconnaît en avoir reçus, et qu'elle lui paie avec ce qu'elle a de plus précieux, son estime.

Il faut donc aimer la gloire, parce que c'est aimer les grandes choses, les longs travaux, les services effectifs rendus à la patrie et à l'humanité en tout genre ; et il faut dédaigner la réputation, les succès d'un jour et les petits moyens qui y conduisent ; il faut songer à faire, à beaucoup faire, à bien faire, messieurs, et non à paraître ; car, règle infaillible, tout ce qui paraît sans être, bientôt disparaît ; mais tout ce qui est, par la vertu de sa nature, paraît tôt ou tard. La gloire est presque toujours contemporaine ; mais il n'y a jamais un grand intervalle entre le tombeau d'un grand homme et la gloire. {Cours de philosophie.)

(Voir, pour la Notice, la Partie poétique,)

Je marchais à la tête de la caravane, à quelques pas derrière les Arabes de Zebdani ; tout à coup ils s'arrêtent et poussent des cris de joie en me montrant une ouverture dans le rebord de la route ; je m'approche, et mon regard plonge, à travers l'échancrure de la roche, sur le plus magnifique et le plus étrange horizon qui ait jamais étonné un regard d'homme ; c'était Damas et son désert sans bornes, à quelques centaines de pieds sous mes pas. Le regard tombait d'abord sur la ville qui, entourée de ses remparts de marbre jaune et noir, flanquée de ses innombrables tours carrées, de distance en distance, couronnée de ses créneaux sculptés, dominée par sa forêt de minarets de toutes formes, sillonnée par les sept branches de son fleuve et ses ruisseaux sans nombre, s'étendait à perte de vue dans un labyrinthe de jardins en fleurs, jetait ses bras immenses, çà et là dans la vaste plaine partout ombragée, partout pressée par la forêt de dix lieues de tour de ses abricotiers, de ses sycomores, de ses arbres de toutes formes et de toute verdure, semblait se perdre de temps en temps sous la voûte de ces arbres, puis reparaissait plus loin en larges lacs de maisons, de faubourgs, de villages ; labyrinthe de jardins, de vergers, de palais, de ruisseaux, où l'œil se perdait et ne quittait un enchantement que pour en retrouver un autre.

Nous ne marchions plus : tous, pressés à l'étroite ouverture du rocher percé comme une fenêtre, nous contemplions, tantôt avec des exclamations, tantôt en silence, le magique spectacle qui se déroulait ainsi subitement et tout entier sous nos yeux, au terme d'une route, à travers tant de rochers et de solitudes arides, au commencement d'un autre désert qui n'a pour bornes que Bagdad et Bassora, et qu'il faut quarante jours pour traverser. Enfin nous nous remîmes en marche ; le parapet de rochers qui nous cachait

la plaine et la ville, s'abaissait insensiblement, et nous laissa bientôt jouir en plein de tout l'horizon ; nous n'étions plus qu'à cinq cents pas des murs des faubourgs. Ces murs, entourés de charmants kiosques et de maisons de campagne des formes et des architectures les plus orientales, brillent comme une enceinte d'or autour de Damas ; les tours carrées qui les flanquent et en surmontent la ligne sont incrustées d'arabesques percées d'ogives à colonnettes minces comme des roseaux accouplés ; et brodées de créneaux en turbans, les murailles sont revêtues de pierres ou de marbres jaunes et noirs, alternés avec une élégante symétrie ; les cimes des cyprès et des autres grands arbres qui s'élèvent des jardins et de l'intérieur de la ville, s'élancent au-dessus des murailles et des tours, et les couronnent d'une sombre verdure. Les innombrables coupoles des mosquées et des palais d'une ville de quatre cent mille âmes, répercutaient les rayons du soleil couchant, et les eaux bleues et brillantes des sept fleuves étincelaient et disparaissaient tour à tour à travers les rues et les jardins. L'horizon derrière la ville était sans bornes comme la mer, il se confondait avec les bords pourpres de ce ciel de feu qu'enflammait encore la réverbération des sables du grand désert ; sur la droite, les larges et hautes croupes de l'Anti-Liban fuyaient comme d'immenses vagues d'ombre, les unes derrière les autres, tantôt s'avançant comme des promontoires dans la plaine, tantôt s'ouvrani comme des golfes profonds où la plaine s'engouflrait avec ses forêts et ses grands villages, dont quelques-uns comptent jusqu'à trente mille habitants ; des branches de fleuve et deux grands lacs éclataient là, dans l'obscurité de la teinte générale de verdure où Damas semble comme engloutie ; à notre gauche, la plaine était plus évasée, et ce n'était qu'à une distance de douze à quinze lieues, qu'on retrouvait des cimes de montagnes, blanches de neige, qui brillaient dans le bleu du ciel, comme des nuages sur l'Océan. La ville est entièrement entourée d'une forêt de vergers d'arbres fruitiers, où les vignes s'enlacent comme à Naples, et courent en guirlandes parmi les figuiers, les abricotiers, les poiriers et les cerisiers ; au-dessous de

ces arbres, la terre grasse, fertile et toujours arrosée, est tapissée d'orge, de blé, de maïs et de toutes les plantes légumineuses que ce sol produit ; de petites maisons blanches percent, çà et là, la verdure de ces forêts, et servent de demeure au jardinier, ou de lieu de récréation à la famille du propriétaire ; ces jardins sont peuplés de chevaux, de moutons, de chameaux, de tourterelles, de tout ce qui anime les scènes de la nature ; ils sont en général de la grandeur d'un ou deux arpents, et séparés les uns des autres par des murs de terre séchée au soleil, ou par de belles haies vives ; une multitude de chemins, ombragés et bordés d'un ruisseau d'eau courante, circulent parmi ces jardins, passent d'un faubourg à l'autre, ou mènent à quelque porte de la ville : ils forment un rayon de vingt à trente lieues de circonférence autour de Damas.

* l'arabe et son CHEVAL.

Un Arabe et sa tribu avaient attaqué dans le désert la caravane de Damas ; la victoire était complète, et les Arabes étaient déjà occupés à charger leur riche butin, quand les cavaliers du pacha d'Acre, qui venaient à la rencontre de cette caravane, fondirent à Fimproviste sur les Arabes victorieux, en tuèrent un grand nombre, firent les autres prisonniers, et, les ayant attachés avec des cordes, les emmenèrent à Acre pour en faire présent au pacha. Ahou-el- Marsch, c'est le nom de cet Arabe, avait reçu une balle dans le bras pendant le combat ; comme sa blessure n'était pas mortelle, les Turcs l'avaient attaché sur un chameau, et s'étant emparés du cheval, emmenaient le cheval et le cavalier. Le soir du jour où ils devaient entrer à Acre, ils campèrent avec leurs prisonniers dans les montagnes de Jaffa ; l'Arabe blessé avait les jambes liées ensemble par une courroie de cuir, et était étendu près de la tente où couchaient les Turcs. Pendant la nuit, tenu éveillé par la douleur de sa blessure, il entendit hennir son cheval parmi les autres chevaux entravés autour des tentes, selon l'usage des orientaux ; il reconnut sa voix, et ne pouvant résister

au désir d'aller parler encore une fois au compagnon de sa vie, il se traîna péniblement sur la terre, à l'aide de ses mains er de ses genoux, et parvint jusqu'à son coursier. " Pauvre ami, lui dit-il, que feras-tu parmi les Turcs ? tu seras emprisonné sous les voûtes d'un kan avec les chevaux d'un aga ou d'un pacha ; les femmes et les enfants ne t'apporteront plus le lait du chameau, l'orge ou le doura dans le creux de la main ; tu ne courras plus libre dans le désert, comme le vent d'Egypte, tu ne fendras plus du poitrail l'eau du Jourdain qui rafraîchissait ton poil aussi blanc que ton écume ; qu'au moins, si je suis esclave, tu restes libre ! Tiens, va, retourne à la tente que tu connais ; va dire à ma femme qu^Abou-eî-Marsch ne reviendra plus, et passe ta tête entre les rideaux de la tente pour lécher la main de mes petits enfants." En parlant ainsi, Abou-el-Marsch avait rongé avec ses dents la corde de poil de chèvre qui sert d'entraves aux chevaux arabes, et l'animal était libre ; mais voyant son maître blessé et enchaîné à ses pieds, le fidèle et- intelligent coursier comprit, avec son instinct, ce qu'aucune langue ne pouvait lui expliquer ; il baissa la tête, flaira son maître, et le saisissant avec les dents par la ceinture de cuir qu'il avait autour du corps, il partit au galop et l'emporta jusqu'à ses tentes. En arrivant et en jetant son maître sur le sable aux pieds de sa femme et de ses enfants, le cheval expira de fatigue. Toute la tribu l'a pleuré ; les poètes l'ont chanté, et son nom est constamment dans la bouche des Arabes de Jéricho.

{Voyage en Orient.)

THIERRY (Augustin) naquit à Blois le. 1-0 mai 1795. Les Lettres sur V Histoire de France, qui parurent d'abord dans le Courrier français, fixèrent l'attention des esprits sérieux, et firent concevoir du jeune historien des espérances que réalisa complètement la publication de VHistoire de la conquête de F Angleterre par les Normands. Cet ou-

vrage, un des plus solides et des plus remarquables parmi ceux dont s'honore notre siècle ouvrit à M. A. Thierry les portes de l'Institut en 1830, et est pour lui un titre de gloire impérissable.

Aveugle depuis plusieurs années, M. A. Thierry n'en poursuit pas moins activement ses travaux, grâce au zèle d'une amitié pieuse qui se plaît à lui rendre faciles des recherches que l'auteur ne peut plus faire lui-même. Dix ans d'études historiques, volume paru en 1834 et Récits des temps Mérovingiens publiés en 1840 sont les derniers ouvrages du grand et savant historien. — En 1835 M. A. Thierry a été appelé par M. Guizot à diriger la publication des documents inédits de V Histoire du tiers état

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