CORNEILLE ET MILTON À PARIS, EN
Tout Paris était en rumeur, et des hommes à longue barbe, portant des torches, des pots remplis de vin, et des verres d'étain qu'ils choquaient à grand bruit, se tenaient sous le bras, et chantaient à l'unisson, avec des voix rudes et grossières, une ancienne ronde de la Ligue.
Les bandes effrayantes, qui hurlaient ces paroles, traversèrent les quais et le Pont-Neuf, froissant contre les hautes maisons, qui le couvraient alors, quelques bourgeois paisibles attirés par la curiosité. Deux jeunes gens enveloppés dans des manteaux furent jetés l'un contre l'autre, et se reconnurent à la lueur d'une torche placée au pied de la statue d'Henri IV, nouvellement élevée, sous laquelle ils se trouvaient.
— Quoi ! encore à Paris, Monsieur, dit Corneille à Milton, je vous croyais à Londres.
— Entendez-vous ce peuple. Monsieur, l'entendez-vous ? quel est ce refrain terrible ?
Les Rois sont passés î
Ce n'est rien encore. Monsieur ; faites attention à leurs propos.
— Le parlement est mort, disait l'un des hommes, les seigneurs sont morts ; dansons, nous sommes les maîtres ; le vieux Cardinal s'en va, il n'y a plus que le Roi et nous.
— Entendez-vous ce misérable, Monsieur? reprit Corneille ; tout est là, toute notre époque est dans ce mot.
— Eh ! quoi ! est-ce là l'œuvre de ce ministre que l'on appelle grand parmi vous, et même chez les autres peuples 1 Je ne comprends pas cet homme.
— Je vous l'expliquerai tout-à-l'heure, lui répondit Corneille ; mais avant cela écoutez la fin de cette lettre que j'ai reçue aujourd'hui. Approchons-nous de cette lanterne, sous la statue du feu Roi. Nous sommes seuls, la foule est passée, écoutez :
"...C'est par l'une de ces imprévoyances qui empêchent l'accomplissement des plus généreuses entreprises, que nous n'avons pu sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions dû penser que, préparés à la mort par de longues méditations, ils refuseraient nos secours ; mais cette idée ne vint à aucun de nous ; dans la précipitation de nos mesures, nous fîmes encore la faute de nous trop disséminer dans la foule, ce qui nous ôta le moyen de prendre une résolution subite. J'étais placé pour mon malheur près de l'échafaud, et je vis s'avancer, jusqu'au pied, nos malheureux amis qui soutenaient le pauvre abbé Quillet destiné à voir mourir son élève qu'il avait vu naître. Il sanglotait et n'avait que la force de baiser les mains des deux amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à nous élancer sur les gardes au signal convenu ; mais je vis avec douleur M. de Cinq- Mars jeter son chapeau loin de lui d'un air de dédain. On avait remarqué notre mouvement, et la garde catalane fut doublée autour de l'échafaud. Je ne pouvais plus voir, mais j'entendais pleurer ; bientôt parut au-dessus des têtes du peuple le jeune et brillant Cinq-Mars, debout sur les planches à côté du bourreau ; il salua gracieusement autour de lui, et s'agenouilla. J'aperçus les deux mains tremblantes du vieux abbé qui élevaient un crucifix devant ses yeux ; tout-à-coup, une voix claire et pure comme celle d'un ange, entonna VAve maris Stella, répété par le peuple ; je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au pied de l'échafaud ; je vis s'élever une hache, je détournai la tête,
et je tombai à genoux. Un cri effroyable de tout le peuple m'avertit qu'il n'était plus. J'eus encore la force, heureusement, de penser à son âme et de commencer une prière pour lui ; je la mêlais avec la prière que j'entendais prononcer à haute voix au pieux de Thou. Je me relevai et le vis s'élancer sur l'échafaud. -Serrant un crucifix d'ivoire sur sa poitrine avec passion, il monta les degrés comme si son âme eût emporté son corps vers le ciel ; puis, s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars comme celui d'un martyr, et devint plus martyr encore lui-même. Je ne sais si Dieu voulut lui accorder cette grâce ; mais je vis avec horreur le bourreau, effrayé sans doute du premier coup qu'il avait porté, le frapper sur le haut de la tête où le malheureux jeune homme porta la main ; le peuple poussa un long gémissement, et s'avança en criant contre le bourreau ; ce misérable tout troublé lui porta un second coup qui ne fit encore que l'écorcher et l'abattre sur le théâtre où l'exécuteur se roula avec sa victime pour l'achever. On ne vit plus rien alors, et les cris du peuple furent épouvantables. Un événement étrange l'effrayait plus encore que l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de Cinq-Mars tenait son cheval comme à un convoi funèbre ; il s'était arrêté au pied de l'échafaud, et, semblable à un homme paralysé, regarda son maître jusqu'à la fin, puis tout-à-coup, comme frappé de la même hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la tête.
" Je vous écris à la hâte ces tristes détails à bord d'une galère de Gênes où Fontrailles, Gondi, d'Entraignes, Beauvau, Du Lude et tous les conjurés, sommes retirés. Nous allons en Angleterre attendre que le temps ait délivré la France du tyran que nous n'avons pu détruire. J'abandonne pour toujours le service du lâche prince qui nous a trahis.