‹ Leçons et modèles de littérature française; ouChapitre 125 sur 216 · AUGUSTE RAPPELLE À CINNA SES BIENFAITS · texte numérisé non relu

AUGUSTE RAPPELLE À CINNA SES BIENFAITS

Tu vois le jour, Cinna, mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père et les miens. Au milieu de leur camp tu reçus la naissance ; Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance. Leur haine, enracinée au milieu de ton sein. T'avait mis contre moi les armes à la main ; Tu fus mon ennemi même avant que de naître. Et tu le fus encor quand tu pus me connaître,

p. CORNEILLE. 255

Et rinclination jamais n'a démenti

Ce sang qui t'avait fait du contraire parti.

Autant que tu l'as pu les effets l'ont suivie ;

Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie.

Je te fis prisonnier pour te combler de biens :

Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens ;

Je te restituai d'abord ton patrimoine ;

Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine ;

Et tu sais que, depuis, à chaque occasion

Je suis tombé pour toi dans la profusion ;

Toutes les dignités que tu m'as demandées,

Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées ;

Je t'ai préféré même à ceux dont les parents

Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs ;

A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire,

Et qui m'ont conservé le jour que je respire ;

De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu.

Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.

Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,

Après tant de faveurs montrer un peu de haine,

Je te donnai sa place en ce triste accident.

Et te fis après lui mon plus cher confident.

Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue

Me pressant de quitter ma puissance absolue,

De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis.

Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis.

Bien plus, ce même jour je te donne Emilie,

Le digne objet des vœux de toute l'Italie,

Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,

Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins.

Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire

Ne peuvent pas sortir si tôt de ta mémoire ;

Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer,

Cinna, tu t'en souviens... et veux m'assassiner.

Tu veux m'assassiner, demain, au Capitole, Pendant le sacrifice ; et ta main, pour signal. Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal.

La moitié de tes gens doit occuper la porte,

L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte.

Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons ?

De tous ces meurtriers te dirai-je les noms 1

Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,

Marcel, Plante, Lénas, Pompone, Albin, Icile,

Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé ;

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé :

Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,

Que pressent de mes lois les ordres légitimes.

Et qui, désespérant de les plus éviter.

Si tout n'est renversé ne sauraient subsister.

Tu te tais maintenant et gardes le silence.

Plus par confusion que par obéissance.

Quel était ton dessein et que prétendais-tu.

Après m'avoir, au temple, à tes pieds abattu ?

Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique !

Si j'ai bien entendu tantôt ta politique,

Son salut désormais dépend d'un souverain

Qui pour tout conserver tienne tout en sa main ;

Et si sa liberté te faisait entreprendre.

Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre ;

Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'Etat,

Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.

Quel était donc ton but ? d'y régner en ma place ?

D'un étrange malheur son destin le menace.

Si pour monter au trône et lui donner la loi

Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi ;

Si jusques à ce point son sort est déplorable

Que tu sois après moi le plus considérable,

Et que ce grand fardeau de l'empire romain

Ne puisse, après ma mort, tomber mieux qu'en ta main.

Apprends à te connaître, et descends en toi-même. On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime ; Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux ; Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux ; Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.

Ose me démentir : dis-moi ce que tu vaux ; Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient, Elle seule t'élève, et seule te soutient ; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne : Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne ; Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. J'aime mieux toutefois céder à ton envie : Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie. Mais oses-tu penser que les Serviliens, Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin, de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images. Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux ?

{Cin7ia, act v, se. 1.)

ROTROU (Jean) naquit à. Dreux en 1609. Son premier ouvrage, V Hypocondriaque, ou le Mort amoureux^ fut donné en 1628, c'est-àdire trois ans après Mélite : Corneille l'a donc précédé dans la carrière, et ne s'est pas engagé, comme l'ont dit quelques écrivains, dans uno route que Rotrou lui avait frayée. Ce poète, qui se montra en tout temps le noble émule de Corneille, rendit jusque sur la scène hommage au génie de l'auteur du Cid. Dans le Véritable Saint-Genest, tragédie représentée en 1646, l'empereur demandant quels sont les meilleurs ouvrages dramatiques, Saint-Genest répond : Ces ouvrages

Portent les noms fameux de Pompée et d^ Auguste.

Dans la ligue formée par Richelieu contre Corneille, Rotrou, quoique pensionnaire du cardinal, refusa de se joindre aux détracteurs du Cid.

Des trente-trois pièces qu'il a composées, la tragédie de Venceslas (1647) est la seule qui soit restée à la scène.

Rotrou, atteint d'une maladie contagieuse qui ravageait Dreux, mourut le 27 juin 1650, victime de son dévouement à ses concitoyens.

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