‹ Leçons et modèles de littérature française; ouChapitre 140 sur 216 · VALERE ET HECTOR · texte numérisé non relu

VALERE ET HECTOR

HECTOR

Le voici. Ses malheurs sur son front sont écrits : Il a tout le visage et l'air d'un premier pris.

VALÈRE

Non, l'enfer en courroux, et toutes ses furies, N'ont jamais exercé de telles barbaries ; Je te loue, ô destin, de tes coups redoublés ; Je n'ai plus rien à perdre, et tes vœux sont comblés ? Pour assomdr encor la fureur qui t'anime. Tu ne peux rien sur moi: cherche une autre victime. HECTOR, à part.

Il est sec.

VALÊRE.

De serpents mon cœur est dévore ; Tout semble en un moment contre moi conjuré.

(Il prend Hector à la cravate.) Parle. As-tu jamais vu le sort et son caprice Accabler un mortel avec plus d'injustice. Le mieux assassiner ? Perdre tous les paris ; Vingt fois le coupe-gorge, et toujours premier pris ! Réponds-moi donc, bourreau !

HECTOR

Mais ce n'est pas ma faute.

VALÈRE

As-tu vu de tes jours trahison aussi haute ? Sort cruel ! ta malice a bien su triompher : Et tu ne me flattais que pour mieux m'étouffer. Dans l'état où je suis je puis tout entreprendre ; Confus, désespéré, je suis prêt à me pendre.

HECTOR

Heureusement pour vous, vous n'avez pas un sou Dont vous puissiez, monsieur, acheter un licQu. Voudriez-vous souper ?

VALÈRE

Que la foudre t'écrase !

Ah ! charmante Angélique, en l'ardeur qui m'embrase, A vos seules bontés je veux avoir recours : Je n'aimerai que vous ; m'aimeriez-vous toujours ? Mon cœur, dans les transports de sa fureur extrême, N'est point si malheureux, puisqu'enfin il vous aime.

HECTOR, à part.

Notre bourse est à fond ; et, par un sort nouveau, Notre amour recommence à revenir sur l'eau.

VALÈRE

Calmons le désespoir où la fureur me livre : Approche ce fauteuil.

(Hector approche un fauteuil.) VALÈRE, assis.

Va me chercher un livre.

HECTOR

Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin ?

VALÈRE

Celui qui te viendra le premier sous la main ; n m'importe peu, prends dans ma bibliothèque. HECTOR sort, et rentre, tenant un livre. Voilà Sénèque.

VALÈRE

^ Lis.

HECTOR

Que je lise Sénèque ?

VALÈRE

Oui. Ne sais-tu pas lire ?

HECTOR

Hé, vous n'y pensez pas !

Je n'ai lu de mes jours que dans des almanachs.

Ouvre, et lis au hasard.

Lis donc.

VALÈRE

HECTOR

Je vais le mettre en pièces.

VALÈRE

HECTOR

" Chapitre VI. Du mépris des richesses. La fortune offre aux yeux des brillants mensongers, Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers ; Leur possession trouble, et leur perte est légère : Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire." Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent, Il avait, comme vous, perdu tout son argent.

VALÈRE, se levant.

Vingt fois le premier pris ! Dans mon cœur il s'élève

(Il s'assied.) Des mouvements de rage... Allons, poursuis, achève.

HECTOR

N'ayant plus de maîtresse, et n'ayant pas un sou, Nous philosopherons maintenant tout le saoul.

VALÈRE

De mon sort désormais vous serez seul arbitre, Adorable Angélique... Achève ton chapitre.

HECTOR

"Que faut-il..."

VALÈRE

Je bénis le sort et ses revers, Puisqu'un heureux malheur me rengage en vos fers. Finis donc.

HECTOR

" Que faut-il à la nature humaine ?

" Moins on a de richesse, et moins on a de peine : " C'est posséder les biens que savoir s'en passer." Que ce mot est bien dit ! et que c'est bien penser ! Ce Sénèque, monsieur, est un excellent homme. Était-il de Paris ?

VALÈRE

Non, il était de Rome.

Dix fois, à carte triple, être pris le premier !

HECTOR

Ah ! monsieur, nous mourrons un jour sur un fumier.

VALÈRE

Il faut que de mes maux enfin je me délivre ; J'ai cent moyens tout prêts pour m'empêcher de vivre : La rivière, le feu, le poison et le fer.

HECTOR

Si vous vouliez, monsieur, chanter un petit air ; Votre maître à chanter est ici : la musique Peut-être calmerait cette humeur frénétique.

VALÈRE

Que je chante !

HECTOR

Monsieur...

VALÈRE

Que je chante, bourreau !

Je veux me poignarder ; la vie est un fardeau Qui pour moi désormais devient insupportable.

HECTOR

Vous la trouviez pourtant tantôt bien agréable. " Qu'un joueur est heureux ! sa poche est un trésor ; " Sous ses heureuses mains le cuivre devient or," Disiez-vous.

VALÈRE

Ah ! je sens redoubler ma colère.

{Le Joueur, act. iv, se. 13.)

ROUSSEAU (Jean-Baptiste), un de nos plus célèbres poètes lyriques, naquit à Paris le 5 avril 1670. Ardent admirateur des chefsd'œuvre des écrivains du siècle de Louis XIV, il déclara courageuse-

ment la guerre au mauvais goût, et s'attira ainsi l'implacable haine de toutes les médiocrités jalouses. A la mort de Th. Corneille, il se mil sur les rangs pour la place qu'il laissait vacante à l'Académie française ; mais un parti puissant poussait La Motte qui l'emporta. Ce triomphe obtenu par les ennemis de Rousseau ne suffit pas à leur vengeance ; ils lui attribuèrent des couplets dont ils savaient fort bien qu'il n'était pas l'auteur. Rousseau accusa Saurin de les avoir faits. Celui-ci porta l'affiiire devant les tribunaux ; et Rousseau, qui ne put donner la preuve de son accusation, se vit condamné comme calomniateur. Exilé de France par im arrêt du Parlement, il se retira à Bruxelles, où il mourut le 17 mars 1741.

J.-B. Rousseau a travaillé pour le théâtre ; mais k l'exception de sa comédie du Flatteur, tous ses ouvrages dramatiques sont aujourd'hui oubliés. C'est sur ses odes sacrées et profanes et ses cantates qu'est fondée sa réputation. Nul doute que sa gloire, qui a résisté aux attaques les plus passionnées, ne survive à toutes les révolutions littéraires.

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