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DE LA CONVERSATION

Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est qu'il n'y a presque personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit. Les plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer seulement une mine attentive, en même temps que l'on voit dans leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce que l'on dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire, au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux autres, ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.

[Maximes.)

MOLIEKE.

POQUELIN (Jean-Baptiste) naquit à Paris le 15 janvier 1622, dans une maison de la rue Saint-Honoré. Il s'associa fort jeune à quelques bourgeois qui avaient formé une troupe de comédiens sous le nom d'Illustre théâtre. Les public les ayant accueillis avec peu de faveur, ils se dispersèrent, et Poquelin, qui prit alors le nom de MOLIERE forma une nouvelle troupe, avec laquelle il parcourut quelque temps la province. Ce fut à, Lyon qu'il donna pour la première fois, en 1653,

V Etourdi, et à Béziers qu'il fit jouer, en 1G54, le Dépit amoureux. Ces deux ouvrages ne furent représentés à Paris qu'en 1658, époque où Molière y revint. Sa troupe, établie d'abord au Petit Bourbon, et installée définitivement au Palais-Royal, prit, en 1665, le titre de Troupe du roi. Les Précieuses ridicules, jouées en 1659, eurent une vogue qui se soutint pendant quatre mois entiers. TJ Ecole des maris et les Fâcheux en 1661, VEcole des femmes (1662), le Festin de Pierre (1665), le Misanthrope (1666), le Tartufe et V Avare (1667), Amphitryon (^1668), et les Femmes savantes (1672), présentèrent au public une série d'ouvrages étincelants de beautés si neuves et si originales, que la supériorité de Molière sur ses rivaux et ses devanciers fut unanimement reconnue. Pour attirer le public à ses chefs-d'œuvre, Molière fut souvent forcé de descendre à, des tableaux de genre, dans lesquels on retrouve la touche du grand maître. Le Bourgeois gentilhomme, Sganarelle les Fourberies de Scapin et le Malade imaginaire, sont des ouvrages oti, malgré l'exagération du comique, brillent cependant la raison élevée et le génie inimitable de l'auteur de tant de chefs-d'œuvre. A la troisième représentation du Malade imaginaire, Molière, saisi de convulsions violentes, sentit que sa fin approchait, et s'y prépara en chrétien. Le 17 février 1673, il mourut assisté par deux sœurs de charité.

La Violette. Monsieur, voilà votre marchand, M. Dimanche, qui demande à vous parler.

Sganarelle. Bon! voilà ce qu'il nous faut, qu'un compliment de créancier ! De quoi s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent? Et que ne lui disais-tu que monsieur n'y est pas ?

La Violette. Il y a trois quarts d'heure que je le lui dis ; mais il ne veut pas le croire, et s'est assis là-dedans pour attendre.

Sganarelle. Qu'il attende tant qu'il voudra.

Don Juan. Non ; au contraire, faite s -le entrer. C'est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de quelque chose ; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits, sans leur donner un double.

[Entre M. Dimanche.)

Don Juan. Ah î monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir î et que je veux de mal à mes gens

de ne vous pas faire entrer d'abord î J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler à personne ; mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne jamais trouver de porte fermée chez moi.

M. Dimanche. Monsieur, je vous suis fort obligé.

Don Juan, parlant à ses laquais. Parbleu ! coquins, je vous apprendrai à laisser M. Dimanche dans une antichambre, et je vous ferai connaître les gens.

M. Dimanche. Monsieur, cela n'est rien.

Don Juan, à M. Dimanche. Comment ! vous dire que je n'y suis pas ! à M. Dimanche ! au meilleur de mes amis !

M. Dimanche. Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu...

Don Juan. Allons vite, un siège pour M. Dimanche.

M. Dimanche. Monsieur, je suis bien comme cela.

Don Juan. Point, point ; je veux que vous soyez assis contre moi.

M. Dimanche. Cela n'est point nécessaire.

Don Juan. Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.

M. Dimanche. Monsieur, vous vous moquez, et...

Don Juan. Non, non ; je sais ce que je vous dois, et je ne veux point qu'on mette de différence entre nous deux.

M. Dimanche. Monsieur...

Don Juan. Allons, asseyez-vous.

M. Dimanche. Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire. J'étais...

Don Juan. Mettez-vous là, vous dis-je.

M. Dimanche. Non, monsieur, je suis bien ; je viens pour. . .

Don Juan. Non, je ne vous écoute point, si vous n'êtes assis.

M. Dimanche. Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...

Don Juan. Parbleu ! monsieur Dimanche, vous vous portez bien.

M. Dimanche. Oui, monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...

Don Juan. Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint vermeil, et des yeux vifs.

M. Dimanche. Je voudrais bien...

Don Juan. Comment se porte madame Dimanche, votre épouse ?

M. Dimanche. Fort bien, monsieur, Dieu merci.

Don Juan. C'est une brave femme.

M. Dimanche. Elle est votre servante, monsieur. Je venais...

Don Juan. Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle ?

M. Dimanche. Le mieux du monde. »

Don Juan. La jolie petite fille que c'est ! Je l'aime de tout mon cœur.

M. Dimanche. C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur. Je vous...

Don Juan. Et le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ?

M. Dimanche. Toujours de même, monsieur. Je...

Don Juan. Et votre petit chien Brusquet, gronde-t-il toujours aussi fort, et mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ?

M. Dimanche. Plus que jamais, monsieur, et nous ne saurions en chevir.*

Don Juan. Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille ; car j'y prends beaucoup d'intérêt.

M. Dimanche. Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés. Je...

Don Juan, lui tendant la main. Touchez donc là, monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ?

M. Dimanche. Monsieur, je suis votre serviteur.

Don Juan. Parbleu ! je suis à vous de tout mon cœur.

M. Dimanche, Vous m'honorez trop. Je...

Don Juan. Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.

M. Dimanche. Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.

Don Juan. Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.

M. Dimanche. Je n'ai point mérité cette grâce, assurément. Mais, monsieur...

* En venir à bout, en jouir, le posséder,

Don Juan, Or çà, monsieur Dimanche, sans façon, voulezvous souper avec moi 1

M. Dimanche. Non, monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je...

Don Juan, se levant. Allons vite, un flambeau pour conduire M. Dimanche ; et que quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.

M. Dimanche, se levant aussi. Monsieur, il n'est pas nécessaire, et je m'en irai bien tout seul. Mais...

(Sganarelle ôte les sièges promptement,)

Don Juan, Comment ! je veux qu'on vous escorte, et je m'intéresse trop à votre personne. Je suis votre serviteur, et, de plus, votre débiteur.

M, Dimanche. Ah ! monsieur...

Don Juan. C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde.

M, Dimanche, Si...

Don Juan. Voulez-vous que je vous reconduise ?

M. Dimanche. Ah ! monsieur, vous vous moquez. Monsieur...

Don Juan. Embrassez moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie encore une fois d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.

(77 sort.)

Sganarelle. Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien.

M. Dimanche. Il est vrai ; il me fait tant de civilités et tant de compliments, que je ne saurais jamais lui demander de l'argent.

Sganarelle, Je vous assure que toute sa maison périrait pour vous, et je voudrais qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de vous donner des coups de bâton, vous verriez de quelle manière...

M. Dimanche. Je le crois ; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot de mon argent.

Sganarelle. Oh ! ne vous mettez pas en peine ; il vous paiera le mieux du monde.

M, Dimanche. Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre particulier.

Sganarelle. Fi ! ne parlez pas de cela.

M. Dimanche. Comment! je...

Sganarelle. Ne sais-je pas bien que je vous dois ?

M. Dimanche. Oui, mais...

Sganarelle. Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer.

M. Dimanche. Mais mon argent ?

Sganarelle, prenant M. Dimanche par le bras. Vous moquez-vous 1

M. Dimanche^ Je veux...

Sganarelle, le tirant. Hé !

M. Dimanche. J'entends...

Sganarelle, le poussant vers la porte. Bagatelle !

M. Dimanche. Mais...

Sganarelle, le poussant encore. Fi î

M. Dimanche. Je...

Sganarelle, le poussant tout h fait hors du théâtre. Fi ! vous dis-je. [Don Juan, acte IV, se. 2, 3 et 4.)

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