LES MÉTAMORPHOSES DU SINGE
Gille, histrion de foire, un jour par aventure
Trouva sous sa patte un miroir.
Mon singe, au même instant, de chercher à s'y voir. — O le museau grotesque ! ô la plate figure !
S'écria-t-il ; que je suis laid !
Maître des dieux, j'ose implorer tes grâces :
Laisse-moi le lot des grimaces ; Du reste je demande un changement complet. — Jupin l'entend, et dit : Je consens à la chose. Regarde : es-tu content de ta métamorphose ? — Le singe était déjà -devenu perroquet.
Sous ce nouvel habit le drôle s'examine. Aime assez son plumage, et surtout son caquet ; Mais il n'a pas tout vu. — Peste la sotte mine Que me donne, dit-il, le long bec que voilà!.. Jupin, vois donc quel bec énorme !
Je me fais peur ; eh ! vite une autre forme.
Par bonheur, en ce moment-là Le seigneur Jupiter était d'humeur à rire : Il en fait donc un paon ; et cette fois le sire, Promenant sur son corps des yeux émerveillés,
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S'enfle, se pavane, s'admire.
Mais las ! il voit ses vilains pieds,
Et mon impertinente bête A Jupin derechef adresse une requêXe.
— Ma bonté, dit le dieu, commence à se lasser ; Cependant j'ai trop fait pour rester en arrière. En te revêtissant d'une forme dernière, Je vais de chaque état où tu viens de passer
Te conserver le caractère :
Mais plus de babil importun. — A ces mots, Jupiter lui donne un nouvel être.
Et qu'en fait-il ? un petit maître.
Depuis ce temps, dit-on, les quatre n'en font qu'un.
{Liv, I, fab, 12.)
ANDRIEUX (François-Guillaume- Jean-Staxislas) naquit à Strasbourg, le 6 mai 1759. Il a donné au théâtre plusieurs comédies agréables : Anaximandre, le Trésor, la Soirée d'Auteuil, le Manteau, et les Etourdis, son chef-d'œuvre ; il fit représenter à la fin de sa carrière une tragédie de Junius Brutus, qui n'eut pas de succès. On lui doit plusieurs contes qui brillent par le naturel, l'esprit et la grâce. Comme professeur de littérature, Andrieux se fit un nom qui restera éternellement cher à ses nombreux élèves. Nommé secrétaire perpétuel de l'Académie française, dont il était membre depuis 1799, il exerça ses fonctions avec autant de talent que de zèle jusqu'en 1833, époque à laquelle la mort l'enleva aux lettres.
Andrieux avait été l'ami de Collin d'Harleville, aux travaux et aux succès duquel il n'était pas resté étranger.
LE MEUNIER SANS-SOUCI, (conte.)
L'homme est, dans ses écarts, un étrange problème. Qui de nous en tout temps es.t fidèle à soi-même ?
Le commun caractère est de n'en point avoir :
Le matin incrédule, on est dévot le soir.
Tel s'élève et s'abaisse au gré de l'atmosphère,
Le liquide métal balancé sous le verre.
L'homme est bien variable ; et ces malheureux rois,
Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois.
J'en conviendrai sans peine, et ferai mieux encore ;
J'en citerai pour preuve un trait qui les honore :
Il est de ce héros, de Frédéric second,
Qui, tout roi qu'il était, fut un penseur profond,
Redouté de l'Autriche, envié dans Versailles,
Cultivant les beaux-arts au sortir des batailles.
D'un royaume nouveau la gloire et le soutien.
Grand roi, bon philosophe, et fort mauvais chrétien.
Il voulait se construire un agréable asile, Où, loin d'une étiquette arrogante et futile, Il pût, non végéter, boire et courir les cerfs. Mais des faibles humains méditer les travers, Et mêlant la sagesse à la plaisanterie. Souper avec d'Argens, Voltaire et Lamettrie.
Sur le riant coteau par le prince choisi, S'élevait le moulin du meunier Sans- Souci. Le vendeur de farine avait pour habitude D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude ; Et, de quelque côté* que vînt souffler le vent. Il y tournait son aile, et s'endormait content.
Fort bien achalandé, grâce à son caractère, Le moulin prit le nom de son j)ropTiétaire ; Et des hameaux voisins, les filles, les garçons Allaient à Sans- Souci pour danser aux chansons. Sans- Souci !... ce doux nom d'un favorable augure Devait plaire aux amis des dogmes d'Epicure. Frédéric le trouva conforme à ses projets, Et du nom d'un moulin honora son palais.
Hélas ! est-ce une loi sur notre pauvre terre Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre ; Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits Tourmentera toujours les meuniers et les rois ?
En cette occasion le roi fut le moins sage ; 11 lorgna du voisin le modeste héritage.
On avait fait des plans, fort beaux sur le papier, Où le chétif enclos se perdait tout entier. Il fallait sans cela renoncer à la vue, Rétrécir les jardins et masquer l'avenue.
Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant Fit venir le meunier, et d'un ton important : " Il nous faut ton moulin ; que veux-tu qu'on t'en donne ?
— Rien du tout ; car j'entends ne le vendre à personne. // vous faut ^ est fort bon... mon moulin est à moi... Tout aussi bien, au moins, que la Prusse est au roi.
— Allons, ton dernier mot, bon homme, et prends-y garde. — Faut-il vous parler clair 1 — Oui. — C'est que je le garde : Voilà mon dernier mot." Ce refus effronté
Avec un grand scandale au prince est racoiité.
Il mande auprès de lui le meunier indocile,
Presse, flatte, promet ; ce fut peine inutile :
Sans-Souci s'obstinait. " Entendez la raison,
Sire, je ne peux pas vous vendre ma maison :
Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître ;
C'est mon Potsdam, à moi. Je suis tranchant peut-êtn ,
Ne l'êtes-vous jamais î Tenez, mille ducats,
Au bout de vos discours ne me tenteraient pas.
Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste."
Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste. Frédéric, un moment par l'humeur emporté : " Parbleu, de ton moulin c'est bien être entêté ; Je suis bon de vouloir t'en gager à le vendre ! Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre ? Je suis le maître. — Vous !... de prendre mon moulin? Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin."
Le monarque, à ce mot, revient de son caprice. Charmé que sous son règne on crût à la justice, Il rit, et se tournant vers quelques courtisans : " Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans. Voisin, garde ton bien ; j'aime fort ta réplique."
Qu'aurait-on fait de mieux dans une république ? 28*
Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier :
Ce même Frédéric, juste envers un meunier,
Se permit maintes fois telle autre fantaisie :
Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie ;
Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers,
Epris du vain renom qui séduit les guerriers,
Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince ;
On respecte un moulin, on vole une province.