‹ Leçons et modèles de littérature française; ouChapitre 23 sur 216 · L OUBLI ET L ABANDON DES PAUVRES · texte numérisé non relu

L OUBLI ET L ABANDON DES PAUVRES

Combien de pauvres sont oubliés ; combien demeurent sans secours et sans assistance ! Oubli d'autant plus déplorable, que, de la part des riches, il est volontaire, et par conséquent criminel. Je m'explique : combien de malheureux réduits aux dernières rigueurs de la pauvreté et que l'on ne soulage pas, parce qu'on ne les connaît pas, et qu'on

ne veut pas les connaître ! Si l'on savait l'extrémité de leurs besoins, on aurait pour eux, malgré soi, sinon de la charité, au moins de l'humanité. A la vue de leur misère, on rougirait de ses excès, on aurait honte de ses délicatesses, on se reprocherait ses folles dépenses, et l'on s'en ferait avec raison des crimes. Mais parce qu'on ignore ce qu'ils souffrent, parce qu'on ne veut pas s'en instruire, parce qu'on craint d'en entendre parler, parce qu'on les éloigne de sa présence, on croit en être quitte en les oubliant ; et, quelque extrêmes que soient leurs maux, on y devient insensible. Combien de véritables pauvres, que l'on rebute comme s'ils ne l'étaient pas, sans qu'on se donne et qu'on veuille se donner la peine de discerner s'ils le sont en effet ! Combien de pauvres dont les gémissements sont trop faibles pour venir jusqu'à nous, et dont on ne veut pas s'approcher pour se mettre en devoir de les écouter ! Combien de pauvres abandonnés ! Combien de désolés dans les prisons ! Combien de languissants dans les hôpitaux ! Combien de honteux dans les familles particulières ! Parmi ceux qu'on connaît pour pauvres, et dont on ne peut ni ignorer ni même oublier le douloureux état, combien sont négligés ! combien sont durement traités, combien manquent de tout, pendant que le riche est dans l'abondance, dans le luxe, dans les délices ! S'il n'y avait point de jugement dernier, voilà ce que l'on pourrait appeler le scandale de la Providence, la patience des pauvres outragés par la dureté et par l'insensibilité des riches.

(Sermons.)

l'hypocrisie.

Quand je parle de l'hypocrisie, ne pensez pas que je la borne à cette espèce particulière qui consiste dans l'abus de la piété et qui fait les faux dévots ; je la prends dans un sens plus étendu, et d'autant plus utile à votre instruction, que peut-être, malgré vous-mêmes, serez-vous obligés de convenir que c'est un vice qui ne vous est que trop commun ; car j'appelle hypocrite, quiconque, sous de spécieuses ap-

parences, a le secret de cacher les désordres d'une vie criminelle. Or, en ce sens, on ne peut douter que l'hypocrisie ne soit répandue dans toutes les conditions, et que parmi les mondains il ne se trouve encore bien plus d'imposteurs et d'hypocrites que parmi ceux que nous nommons dévots.

En effet, combien dans le monde de scélérats travestis en gens d'honneur ? combien d'hommes corrompus et pleins d'iniquité, qui se produisent avec tout le faste et toute l'ostentation de la probité ? combien de fourbes insolents à vanter leur sincérité ? combien de traîtres, habiles à sauver les dehors de la fidélité et de l'amitié 1 combien de sensuels, esclaves des passions les plus infâmes, en possession d'affecter la pureté des mœurs, et de la pousser jusqu'à la sévérité ? combien de femmes libertines fières sur le chapitre de leur réputation, et quoique engagées dans un commerce honteux, ayant le talent de s'attirer toute l'estime d'une exacte et d'une parfaite régularité ? Au contraire, combien de justes faussement accusés et condamnés ? combien de serviteurs de Dieu, par la malignité du siècle, décriés et calomniés ? combien de dévots de bonne foi traités d'hypocrites, d'intrigants et d'intéressés ? combien de vraies vertus contestées ? combien de bonnes œuvres censurées ? combien d'intentions droites mal expliquées, et combien de saintes actions empoisonnées ?

[Sermon sur le Jugement de Dieu.)

FLECHIER.

FLÉCHIER (Esprit) naquit à Pemes (Vaucluse) le 10 juin 1632. Le P. Hercule AudifFret, son oncle, homme pieux et savant, dirigea son éducation. Après la mort de son parent, Fléchier quitta la province et vint à Paris. Avant de prendre rang parmi les orateurs qui illustraient la chaire, il se fit connaître par des poésies latines écrites avec une élégance remarquable. Ses Sermons augmentèrent sa renommée, et ses Oraisons funèbres y mirent le comble. Louis XIV le

nomma en 1685 à Tévêché de Lavaur, et en 1687 à celui de Mismes. Dans ce diocèse où il trouva autant de protestants que de catholiques, Fléchier sut être l'ami et le bienfaiteur des uns et des autres, et se concilier Testime et l'affection de tous.

Admis k l'Académie française en 1673, il y fut reçu le même jour que Racine.

Fléchier mourut à .Montpellier en 1710.

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