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LE COURTISAN

N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de services, de bienveillance, de générosité, de fermeté dans un homme qui s'est depuis quelque temps livré à la cour, et qui secrètement veut sa fortune. Le reconnaissez-vous à son visage, à ses entretiens ? Il ne nomme plus chaque chose par son nom : il n'y a plus pour lui de fripons, de fourbes, de sots et d'impertinents. Celui

dont il lui échapperait de dire ce qu'il en pense, est celuilà même qui, venant à le savoir, l'empêcherait de cheminer.

Pensant mal de tout le monde, il n'en dit de personne, ne voulant du bien qu'à lui seul, il veut persuader qu'il en veut à tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins ne lui soit contraire. Non content de n'être pas sincère, il ne souffre pas que personne le soit : la vérité blesse son oreille : il est froid et indifférent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le courtisan ; et, parce qu'il les a entendues, il s'en croit complice et responsable.

Tyran de la société et martyr de son ambition, il a une triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forcé, des caresses contrefaites, une conversation interrompue, et des distractions fréquentes ; il a une profusion, le dirai -je 1 des torrents de louanges pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme placé et qui est en faveur, et pour tout autre une sécheresse de pulmonique : il a des formules de compliment pour l'entrée et pour la sortie, à l'égard de ceux qu'il visite, ou dont il est visité ; et il n'y a personne de ceux qui se paient de mines et de façons de parler, qui ne sorte d'avec lui fort satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures ; il est médiateur, confident, entremetteur ; il veut gouverner, il a une ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour : il sait où il faut se placer pour être vu ; il sait vous embrasser, prendre part à votre joie, vous faire coup sur coup des questions empressées sur votre santé, sur vos affaires ; et, pendant que vous lui répondez, il perd le fil de sa curiosité, vous interrompt, entame un autre sujet, ou, s'il survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent, il sait, en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condoléance ; il pleure d'un œil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les ministres ou sur le favori, il parle en public de choses frivoles, du vent, de la gelée : il se tait au contraire, et fait le mystérieux, sur ce qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu'il ne sait point.

FENELON.

FENELON (François de Salignac ds Lamotte) naquit le 5 août 1651 au château de Fénelon en Périgord. Il reçut les ordres sacrés au séminaire de Saint-Sulpice. Pendant dix années il fit l'éducation religieuse des jeunes filles nouvellement converties, et cet enseignement lui inspira son premier ouvrage, le Traité de V éducation des filles. Chargé de convertir les protestants du Poitou, il s'acquitta de cette mission difficile avec une douceur qui contribua autant que son éloquence à ramener ceux que la violence n'eût fait qu'irriter. En 1689, il fut nommé précepteur du duc de Bourgogne ; personne n'ignore quelle habileté déploya Fénelon dans cette tâche difficile. Louis XIV, qui l'aimait peu, l'en récompensa cependant en le nommant, en 1694, archevêque de Cambray. Divisé d'opinion avec Bossuet sur la meilleure manière d'aimer Dieu, Fénelon vit son livre intitulé Maxime des saints condamné par le pape Innocent XII ; et sans murmurer de cette condamnation, il publia un mandement dans lequel il abjurait humblement ses erreurs. Le poëme de Télémaque, (1699) un des ouvrages les plus remarquables d'un siècle qui produisit tant de chefs-d'œuvre, ne put obtenir grâce aux yeux de Louis XIV, qui crut y remarquer des allusions injurieuses pour lui ; mais les suffi-ages de la France entière durent consoler l'auteur de cette injuste disgrâce. Fénelon, retiré dans son diocèse, composa encore des Dialogues des morts, des Dialogues sur V éloquence, et un Traité sur V existence de Dieu.

Fénelon mourut en 1715 à l'âge de soixante -quatre ans. Il avait été admis â l'Académie en 1693.

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