TERRE
Je fais compliment à votre nation, Milord, sur la prise de Porto-Bello et sur votre place de garde des sceaux. Vous voilà fixé en Angleterre ; c'est une raison pour moi d'y voyager encore. Ne jugez point, je vous prie, de mon essai sur le Siècle de Louis XIV, par les deux chapitres imprimés en Hollande avec tant de fautes qui rendent l'ouvrage inintelligible ; mais surtout soyez un peu moins fâché contre moi de ce que j'appelle le siècle dernier, le Siècle de Louis XIV. Je sais bien que Louis XIV n'a pas eu l'honneur d'être le maître ni le bienfaiteur d'un Bayle, d'un Newton, d'un Halley, d'un Addison, d'un Dryden : mais dans le siècle qu'on nomme de Léon X, le pape Léon X avait-il tout fait ? n'y avait-il pas d'autres princes qui contribuèrent à polir et à éclairer le genre humain ? Cependant le nom de
Léon X a prévalu, parce qu'il encouragea les arts plus qu'aucun autre. Eh ! quel roi donc en cela a rendu plus de services à l'humanité que Louis XIV ? Quel roi a répandu plus de bienfaits, a marqué plus de goût, s'est signalé par de plus beaux établissements ? Il n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire, sans doute, parce qu'il était homme ; mais il a fait plus qu'aucun autre, parce qu'il était un grand homme : ma plus forte raison pour l'estimer beaucoup, c'est que, avec des fautes connues, il a plus de réputation qu'aucun de ses contemporains ; c'est que, malgré un million d'hommes dont il a privé la France, et qui tous ont été intéressés à le décrier, toute l'Europe l'estime et le met au rang des plus grands et des meilleurs monarques.
Nommez-moi donc, Milord, un souverain qui ait attiré chez lui plus d'étrangers habiles et qui ait plus encouragé le mérite de ses sujets. Soixante savants de l'Europe reçurent à fois des récompenses de lui, étonnés d'en être connus.
" Quoique le roi ne soit pas votre souverain, leur écrivait M. Colbert, il veut être votre bienfaiteur ; il m'a chargé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe, comme un gage de son estime." Un Bohémien, un Danois, recevaient de ces lettres datées de Versailles . Guillemini bâtit une maison à Florence, des bienfaits de Louis XIV ; il mit le nom du roi sur le frontispice ; et vous ne voulez pas qu'il soit à la tête du siècle dont je parle !
Ce qu'il a fait dans son royaume doit servir à jamais d'exemple. Il chargea de l'éducation de son fils et de son petit-fils les plus éloquents et les plus savants hommes de l'Europe. Il eut l'attention de placer trois enfants de Pierre Corneille, deux dans les troupes, et l'autre dans l'église. 11 excita le mérite naissant de Racine par *un présent considérable pour un jeune homme inconnu et sans bien ; et, quand ce génie se fut perfectionné, ses talents, qui souvent sont l'exclusion de la fortune, firent la sienne. Il eut plus que de la fortune, il eut de la faveur, et quelquefois la familiarité d'un maître, dont un regard était un bienfait : il était, en 1688 et 1689, de ces voyages de Marly, tant brigués par
les courtisans ; il couchait dans la chambre du roi pendant ses maladies, et lui lisait ces chefs-d'œuvre d'éloquence et de poésie qui décoraient ce beau règne.
Louis XIV songeait atout, il protégeait les académies et distinguait ceux qui se signalaient. Il ne prodiguait point sa faveur à un genre de mérite à l'exclusion des autres, comme tant de princes qui favorisent, non ce qui est bon, mais ce qui leur plaît : la physique et l'étude de l'antiquité attirèrent son attention. Elle ne se ralentit pas même dans les guerres qu'il soutenait contre l'Europe ; car en bâtissant trois cents citadelles, en faisant marcher quatre cent mille soldats, il faisait élever l'Observatoire et tracer une méridienne d'un bout du royaume à l'autre, ouvrage unique dans le monde. Il faisait imprimer dans son palais les traductions des bons auteurs grecs et latins ; il envoyait des géomètres et des physiciens au fond de l'Afrique et de l'Amérique chercher de nouvelles connaissances. Songez, Milord, que sans le voyage et les expériences de ceux qu'il envoya à Cayenne en 1672, et sans les mesures de M. Picard, jamais Newton n'eût fait ses découvertes sur l'attraction. Regardez, je vous prie, un Cassini et un Huygens qui renoncent tous deux à leur patrie, qu'ils honorent, pour venir en France jouir de l'estime et des bienfaits de Louis XIV.
Et pensez-vous que les Anglais même ne lui aient pas d'obligation ? Dites-moi, je vous prie, dans quelle cour Charles II puisa tant de politesse et de goût ? Les bons auteurs de Louis XIV n'ont-ils pas été vos modèles ? N'estce pas d'eux que votre- sage Addison, l'homme de votre nation qui avait le goût le plus sûr, a tiré souvent ses excellentes critiques ? L'évêque Burnet avoue que ce goût, acquis en France par les courtisans de Charles II, réforma chez vous jusqu'à la chaire, malgré la différence de nos religions : tant la saine raison a partout d'empire ! Ditesmoi si les bons livres de ce temps n'ont pas servi à l'éducation de tous les princes de l'Europe ? Dans quelle cour de l'Allemagne n'a-t-on pas vu de théâtre français ? Quelle nation ne suivait pas alors les modes de la France ?
Vous m'apportez, Milord, l'exemple du czar Pierre-le-
Grand, qui a fait naître les arts dans son pays et qui est le créateur d'une nation nouvelle. Vous me dites cependant que son siècle ne sera pas appelé dans l'Europe le siècle du czar Pierre. Vous en concluez que je ne dois pas appeler le siècle passé, le siècle de Louis XIV. Il me semble que la différence est bien palpable : le czar Pierre s'est instruit chez les autres peuples, il a porté leurs arts chez lui : mais Louis XIV a instruit les nations : tout, jusqu'à ses fautes, leur a été utile. Les protestants, qui ont quitté ses Étas, ont porté chez vous-mêmes une industrie qui faisait la richesse de la France. Comptez-vous pour rien tant de manufactm*es de soie et de cristaux ? Ces dernières surtout furent perfectionnées chez vous par nos réfugiés, et nous avons perdu ce que vous avez acquis.
Enfin, la langue française, Milord, est devenue presque la langue universelle. A qui en est-on redevable ? Etait-elle aussi étendue du temps d'Henri IV ? non sans doute ; on ne connaissait que l'italien et l'espagnol. Ce sont nos excellents écrivains qui ont fait ce changement. Mais qui a protégé, employé, encouragé ces excellents écrivains ? C'était ]\I. Colbert, me direz-vous : je l'avoue, et je prétends bien que le ministre doit partager lu gloire du maître. Mais qu'eût fait un Colbert sous un autre prince, sous votre roi Guillaume, qui n'aimait rien, sous le roi d'Espagne Charles II, sous tant d'autres souverains ?
Croiriez-vous bien, Milord, que Louis XIV a réformé le goût de sa cour en plus d'un genre ? Il choisit Lulli pour son musicien, et ôtale privilège à Cambert, parce que Cambert était un homme médiocre, et Lulli un homme supérieur. Il savait distinguer l'esprit du génie ; il donnait à Quinault les sujets de ses opéras ; il dirigeait les peintm*es de Le Brun ; il soutenait Boileau, Racine et ]\Iolière contre leurs ennemis ; il encourageait les arts utiles comme les beauxarts, et toujours en connaissance de cause , il prêtait de l'argent à Van Robais pour établir ses manufactures ; il avançait des millions à la Compagnie des Indes qu'il avait formée ; il donnait des pensions aux savants et aux braves officiers. Non seulement il s'est fait de grandes choses
SOUS son règne, mais c'est lui qui les faisait. Souffrez donc, Milord, que je tâche d'élever à sa gloire un monument que je consacre encore plus à l'utilité du genre humain.
BRIDAINE (Jacq.ues) naquit dans le voisinage d'Uzès le 21 mars 1701. Son éloquence tenait tout de l'inspiration et rien de l'étude. Ses sermons ont été tous improvisés, et les fragments qu'on en a consentes sont dus en grande partie à l'abbé Maury, qui les a retenus de mémoire. L'élévation et l'énergie qu'on y remarque donnent la plus haute idée de l'éloquence de ce célèbre missionnaire, qui ne fit imprimer que des Cantiques spirituels.
Bridaine mourut à Roquemaure en 1767. Sa vie a été publiée par l'abbé Caron sous ce titre : le Modèle des Prêtres.
EXORDE D UN SERMON PRONONCE DEVANT LA PLUS HAUTE COMPAGNIE DE LA CAPITALE.
A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi, il semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous demander grâce en faveur d'un pauvre missionnaire dépourvu de tous les talents que vous exigez quand on vient vous parler de votre salut. J'éprouve cependant aujourd'hui un sentiment différent ; et, si je suis humilié, gardez-vous de croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité. A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous ! car, qui que vous soyez, vous n'êtes, comme moi, que des pécheurs. C'est devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé dans ce moment de frapper ma poitrine.
Jusqu'à présent j'ai publié les justices du Très-Haut dans des temples couverts de chaume ; j'ai prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés qui manquaient de pain ; j'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion. Qu'ai-je fait ? malheureux î j'ai contristé les pauvres, les meilleurs amis de
mon Dieu ; j'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes simples et fidèles que j'aurais dû plaindre et consoler.
C'est ici, où mes regards ne tombent que sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité souffrante, ou des pécheurs audacieux et endurcis : ah ! c'est ici seulement qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre, et placer avec moi dans cette chaire, d'un côté la mort qui nous menace, et de l'autre, mon grand Dieu qui vient vous juger. Je tiens aujourd'hui votre sentence à la main : tremblez donc devant moi, hommes superbes et dédaigneux qui m'écoutez ! La nécessité du salut, la certitude de la mort, l'incertitude de cette heure si effroyable pour vous, l'impénitence finale, le jugement dernier, le petit nombre des élus, l'enfer, et par-dessus tout l'éternité, l'éternité ! voilà les sujets dont je viens vous entretenir, et que j'aurais dû sans doute réserver pour vous seuls.
Et qu'ai-je besoin de vos suffrages, qui me damneraient peut-être sans vous sauver ? Dieu va vous émouvoir, tandis que son indigne ministre vous parlera ; car j'ai acquis une expérience de ses miséricordes. Alors, pénétrés d'horreur pour vos iniquités passées, vous viendrez vous jeter entre mes bras en versant des larmes de componction et de repentir, et, à force de remords, vous me trouverez assez éloquent.
Eh ! sur quoi vous fondez-vous donc, mes frères, pour croire votre dernier jour si éloigné ? Est-ce sur votre jeunesse ? — Oui, répondrez-vous ; je n'ai encore que vingt ans, que trente ans. Ah ! vous vous trompez du tout au tout. Non, ce n'est pas vous qui avez vingt ou trente ans, c'est la mort qui a déjà vingt ou trente ans d'avance sur vous, trente ans de grâce que Dieu a voulu vous accorder en vous laissant vivre, que vous lui devez, et qui vous ont rapprochés d'autant du terme où la mort doit vous achever. Prenez-y garde, l'éternité marque déjà sur votre front l'in-
stant fatal où elle va commencer pour vous. Eh! savezvous ce que c'est que réternité ? C'est une pendule dont le balancier dit et redit sans cesse ces deux mots, seulement, dans le silence des tombeaux : Toujours ! jamais ! Jamais ! toujours ! Et pendant ces effroyables révolutions, un réprouvé s'écrie : " Quelle heure est-il ?" et la voix d'un autre misérable lui répond ; " L'éternité !"