‹ Leçons et modèles de littérature française; ouChapitre 93 sur 216 · ASPECT DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

ASPECT DE CONSTANTINOPLE

Constantinople, et surtout la côte d'Asie, étaient noyées dans le brouillard ; les cyprès et les minarets que j'apercevais à travers cette vapeur présentaient l'aspect d'une forêt dépouillée. Comme nous approchions de la pointe du sérail, le vent du nord se leva, et balaya, en moins de quelques minutes, la brume répandue sur ce tableau ; je me trouvai tout-à-coup au milieu des palais du commandeur des croyants. Devant moi le canal de la mer Noire serpentait entre des collines riantes, ainsi qu'un fleuve superbe ; j'avais à droite la terre d'Asie et la ville de Scutari ; la terre d'Europe était à ma gauche : elle formait, en se creusant, une large baie pleine de grands navires à l'ancre, et traversée par d'innombrables petits bateaux. Cette baie, refermée entre deux coteaux, présentait en regard

et en amphithéâtre Constantinople et Galata. L'immensité de ces trois villes étagées, Galata, Constantinople et Scutari ; les cyprès, les minarets, les mâts des vaisseaux qui s'élevaient et se confondaient de toutes parts ; la verdure des arbres, les couleurs des maisons blanches et rouges ; la mer qui étendait sous ces objets sa nappe bleue, et le ciel qui déroulait au-dessus un autre champ d'azur : voilà ce que j'admirais. On n'exagère point, quand on dit que Constantinople offre le plus beau point de vue de l'univers. Nous abordâmes à Galata : je remarquai sur-le-champ le mouvement des quais et la foule des porteurs, des marchands et des mariniers ; ceux-ci annonçaient par la couleur diverse de leurs visages, par la différence de leurs langages, de leurs habits, de leurs chapeaux, de leurs bonnets, de leurs turbans, qu'ils étaient venus de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie habiter cette frontière de deux mondes. L'absence presque totale des femmes, le manque de voitures à roues, et les meutes de chiens sans maîtres, furent les trois caractères distinctifs qui me frappèrent d'abord dans l'intérieur de cette ville extraordinaire. Comme on ne marche guère qu'en babouches, qu'on n'entend point de bruits de carrosses et de charrettes, qu'il n'y a point de cloches, ni presque point de métiers à marteau, le silence est continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette, qui semble vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujoiîrs l'air de se dérober aux regards du maître. Vous arrivez sans cesse d'un bazar à un cimetière, comme si les Turcs n'étaient là que pour acheter, vendre et mourir. Ces cimetières, sans murs et placés au milieu des rues, sont des bois magnifiques de cyprès : les colombes font leurs nids dans ces cyprès, et partagent la paix des morts. On découvre çà et là quelques monuments antiques qui n'ont de rapport, ni avec les hommes modernes, ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés : on dirait qu'ils ont été transportés dans cette ville orientale par l'effet d'un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de bonheur ne se montre à vos yeux : ce qu'on voit n'est pas un peuple, mais un troupeau qu'un iman conduit,

et qu'un janissaire égorge. Il n'y a d'autre plaisir que la débauche, d'autre peine que la mort. Au milieu des prisons et des bagnes s'élève un sérail, capitole de la servitude ; c'est là qu'un gardien sacré conserve les germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie. De pâles adorateurs rôdent sans cesse autour du temple, et viennent apporter leurs têtes à l'idole. Rien ne peut les soustraire au sacrifice ; ils sont entraînés par un pouvoir fatal : les yeux du despote attirent les esclaves, comme les regards du serpent fascinent les oiseaux dont il fait sa proie.

(Itinéraire,)

CUVIER (Georges) naquit à Montbéliard le 23 août 1769. Placé en qualité de précepteur chez le comte d'Héricy, en Normandie, il y rencontra le savant Tessier ; celui-ci s'empressa de le faire connaître de Lacépède, de Millin, de Geoffroy et de plusieurs autres hommes célèbres qui l'appelèrent à Paris. Il lui fut aisé, dans le cours d'histoire naturelle et le cours d'anatomie comparée dont il fut successsivement chargé, de révéler l'immensité de ses connaissances et le génie profond dont il était doué. Son Tableau élémentaire de Vhistoire naturelle des animaux parut en 1801 ; Cuvier se plaça, en publiant cet ouvrage, à la tête des plus célèbres zoologistes. Ses Recherches sur les ossements fossiles, le plus étonnant de ses travaux, lui méritèrent la première place entre tous les naturalistes de^ temps modernes. Le style de Cuvier, toujours clair dans les ouvrages de sciences, élégant et pur dans les Eloges prononcés à l'Académie, est remarquable par une simplicité pleine de grâce et de noblesse.

Cuvier, reçu à l'Académie française en 1819, mourut à Paris le 13 mai 1832.

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