‹ Leçons et modèles de littérature française; ouChapitre 99 sur 216 · SISMONDI · texte numérisé non relu

SISMONDI

la joie et les plaisirs étaient le préservatif le plus assuré contre la peste ; et les femmes même chercliaient à s'étourdir sur le lugubre appareil des funérailles, par le rire, le jeu et les plaisanteries. Bien peu de corps étaient portés à la sépulture par plus de dix ou douze voisins ; encore les porteurs n'étaient-ils plus des citoyens considérés et de même rang que le défunt, mais des fossoyeurs de la dernière classe, qui se faisaient nommer hecchini. Pour un gros salaire, ils transportaient la bière précipitamment, non point à l'église désignée par le mort, mais à la plus prochaine, quelquefois précédés de quatre ou six prêtres avec un petit nombre de cierges, quelquefois aussi sans aucun appareil religieux, et jetaient le cadavre dans la première fosse qu'ils trouvaient ouverte.

Le sort des pauvres et même des gens d'un état médiocre était bien plus déplorable : retenus par l'indigence dans des maisons malsaines, et rapprochés les uns des autres, ils tombaient malades par milliers ; et comme ils n'étaient ni soignés, ni servis, ils mouraient presque tous. Les uns, et de jour et de nuit, terminaient dans les routes leur misérable existence ; les autres, abandonnés dans les maisons, apprenaient leur mort aux voisins par l'odeur fétide qu'exhalait leur cadavre. La peur de la corruption de l'air, bien plus que la charité, portait les voisins à visiter les appartements, à retirer des maisons les cadavres, et à les placer devant les portes. Chaque matin on en pouvait voir un grand nombre ainsi déposés dans les rues ; ensuite on faisait venir une bière, ou, à défaut, une planche sur laquelle on emportait le cadavre. Plus d'une bière contint en même .temps le mari et la femme, ou le père et le fils, ou deux ou trois frères. Lorsque deux prêtres avec une croix cheminaient à des funérailles, et disaient l'office des morts, de chaque porte sortaient d'autres bières qui se joignaient au cortège, et les prêtres, qui ne s'étaient engagés que pour un seul mort, en avaient sept ou huit à ensevelir.

La terre consacrée ne suffisant plus aux sépultures, on creusa dans les cimetières des fosses immenses, dans lesquelles on rangeait les cadavres par lit, à mesure qu'ils

arrivaient, et on les recouvrait ensuite d'un peu de terrq. Cependant les survivants, persuadés que les divertissements, les jeux, les chants, la gaieté, pouvaient seuls les préserver de l'épidémie, ne songeaient plus qu'à chercher des jouissances, non-seulement chez eux, mais dans les maisons étrangères, toutes les fois qu'ils croyaient y trouver quelque chose à leur gré. Tout était à leur discrétion ; car chacun, comme ne devant plus vivre, avait abandonné le soin de sa personne et de ses biens. La plupart des maisons étaient devenues communes, et l'étranger qui y entrait, y prenait tous les droits du propriétaire. Plus de respect pour les lois divines et humaines ; leurs ministres, et ceux qui devaient veiller à leur exécution, étaient ou morts, ou frappés, ou tellement dépourvus de gardes et de subalternes, qu'ils ne pouvaient imprimer aucune crainte : aussi chacun se regardait-il comme libre d'agir à sa fantaisie.

Les campagnes n'étaient pas plus épargnées que les villes ; les châteaux et les villages, dans leur petitesse, étaient une image de la capitale. Les malheureux laboureurs qui habitaient les maisons éparses dans la campagne, qui n'avai«nt à espérer ni conseils de médecins, ni soins de domestiques, mouraient sur les chemins, dans leurs champs, ou dans leurs habitations, non comme des hommes, mais comme des bêtes. Aussi, devenus négligents de toutes les choses de ce monde, comme si le jour était venu où ils ne pouvaient plus échapper à la mort, ils ne s'occupaient plus à demander à la terre ses fruits ou le prix de leurs fatigues, mais se hâtaient de consommer ceux qu'ils avaient déjà recueillis. Le bétail, chassé des maisons, errait dans les champs déserts, au milieu des récoltes non moissonnées, et, le plus souvent, il rentrait de lui-même le soir dans ses étables, quoiqu'il ne restât plus de maîtres ou de bergers pour le surveiller.

Aucune peste, dans aucun temps, n'avait encore frappé tant de victimes. Sur cinq personnes, il en mourut trois, à Florence et dans tout son territoire. Boccace estime que la ville seule perdit plus de cent mille individus. A Pise,

sur dix, il en périt sept ; mais, quoique dans cette ville on eût reconnu, comme ailleurs, que quiconque touchait un mort ou ses effets, ou même son argent, était atteint de la contagion ; et, quoique personne ne voulût pour un salaire rendre aux morts les derniers devoirs, cependant nul cadavre ne resta dans les maisons, privé de sépulture. A Sienne, l'historien Agnolo de Tura raconte que, dans les quatre mois de mai, juin, juillet et août, la peste enleva quatre-vingt mille âmes, et que lui-même ensevelit, de ses propres mains, ses cinq fils dans la même fosse. La ville de Trapani, en Sicile, resta complètement déserte. Gênes perdit quarante mille habitants, Naples soixante mille, et la Sicile, sans doute avec la Fouille, cinq cent trente mille. En général, on calcula que dans l'Europe entière, qui fut soumise, d'une extrémité à l'autre, à cet épouvantable fléau, la peste enleva les trois cinquièmes de la population. [Histoiî^e des républiques italiennes du moyen âge.)

* BALLANCHE (Pierre-Simon) naquit à Lyon le 4 août 1776. Fils d'un imprimeur-libraire, il se livra de bonne heure à de frraves travaux littéraires, malgré les maladies cruelles qui affligèrent la première moitié de sa vie. Après avoir fait paraître Antigone, épopée domestique dont la prose éclatante et gracieuse fut justement admirée, M. Ballanche vendit son imprimerie, quitta Lyon et vint se fixer à Paris où l'appelaient de nobles amitiés. Il y publia successivement des ouvrages d'une haute philosophie, où la marche de l'humanité et l'idée de perfectibilité indéfinie sont tracées avec un tel talent que le monde penseur n'hésite pas à placer M. Ballanche au même rang que Vico et Herder. On peut donc considérer la Palingénésie sociale comme un des plus beaux monuments littéraires de notre époque : le poème d'^ Orphée et la Vision d'Hébal, qui en composent deux parties importantes, sont surtout dignes de l'admiration des lecteurs sérieux et réfléchis.

On dit que M. Ballanche écrit en ce moment une Théodicée de Vliistoire.

On ne sait si cette histoire a été racontée par le grand législateur des Hébreux aux prêtres de l'Egypte, ou s'il la tenait d'eux ; on est certain seulement qu'elle est de la plus haute antiquité, et qu'elle remonte au-delà du temps où Israël, échappé à la maison de servitude, traversa le désert. Les poètes des danses sacrées ont presque tous traité ce sujet ; ils l'ont regardé comme une des premières révélations de l'immortalité de l'âme.

Quoi qu'il en soit, les Arabes ont conservé la mémoire d'un homme, qui a connu toutes les douceurs et toutes les misères de la condition humaine. Il était du pays de Hutz, et vivait dans l'abondance. Mais la prospérité ne peut pas être durable ; un nuage de maux creva sur le juste ; l'homme ne saurait trouver son contentement dans les biens de la terre, car ces biens sont périssables : son cœur veut d'autres plaisirs et d'autres joies. Néanmoins, sans les jours d'épreuves, l'homme deviendrait mauvais, et voudrait être indépendant de son créateur. La doctrine de l'immortalité de l'âme sort donc de cette triste, hypothèse, l'insuJfRsance des biens de ce monde et leur instabilité. Mais il fallait, pour tirer un enseignement de l'histoire de Job, que Job fût resté irréprochable : l'adversité devait lui faire connaître les doutes et le découragement qui tiennent de la fragilité humaine, et non point les remords de la conscience. Ceux qui ont chanté les grandeurs et les misères de Job n'ont pu être étrangers à cette énergie morale dont fut animée toute la vie du patriarche. Ils l'ont tous fait passer avec plus ou moins de fruit dans leurs chants inspirés ; la différence entre eux n'est que dans l'expression.

Je m'en tiendrai donc au plus ancien de tous. ** * * * # *#

L'abondance dans laquelle Job passait sa noble vie surpasse tout ce que l'on peut imaginer. Il était simple pasteur, mais l'immensité de ses domaines et de ses troupeaux, mais les prospérités de sa florissante famille le faisaient

considérer à l'égal d'un roi : on le nommait le roi d'Idumée, et les peuples s'en remettaient à l'équité de ses jugemens. Il était simple pasteur, et cependant on croyait que des reines de l'Orient l'avaient nourri de leur lait, l'avaient élevé sur leurs genoux ; que des rois savans furent ses pédagogues ; qu'il eut des princes pour serviteurs, des princesses pour servantes ; il avait appris la vertu dans le livre des justes, la sagesse dans le livre des proverbes, le courage dans le livre des guerres du Seigneur. Ses amis étaient des dieux de la terre. Voici leurs noms : EliphaSjroi des Thémanites ; Bildad, roi des Scuhites ; Tsophar, roi des Nahamitites ; Elihu, fils de Barachel ; -Busite, de la famille de Ram, race éclatante parmi les races humaines. Ainsi nul n'eut d'abord des amis plus puissans et plus nombreux, et nul ensuite ne fut plus délaissé.

Les habitans du pays de Hutz le regardaient avec jalousie, et il leur disait : Vous êtes des insensés, car je ne jouis de ces grandes richesses que pour vous en faire part, je répands l'abondance parmi vous. Les esclaves que j'achète vivent heureux et tranquilles ; et vous, quand vos troupeaux périssent, je vous en donne de nouveaux. Si vos moissons ne suffisent pas à votre nourriture, mes greniers vous sont ouverts. Si les Sabéens ouïes Chaldéens vous pillent, je vous rends ce qu'ils vous ont pris, lorsque mes serviteurs n'ont pas su vous défendre. Qu'avez-vous donc à demander ? et mes richesses que sont-elles ? Mes troupeaux ne peuvent-ils pas périr aussi 1 Le feu du ciel ne peut-il pas brûler mes granges et mes greniers ? Si les Sabéens et les Chaldéens venaient en troupes plus nombreuses, où trouverai-je des forces pour vous défendre, pour me défendre moi-même ? Mes enfans sont sujets à la mort comme les vôtres, et moi je suis soumis aux infirmités, à la vieillesse, à la mort aussi bien que le plus indigent d'entre vous. Au reste, qu'importent les biens et les maux? n'y a-t-il pas une autre vie ? Accomplissons la justice, selon notre lieu, selon notre capacité. Dites, lorsque je suis assis sur mon tribunal comme un juge ou comme un roi, lorsque je marche au milieu de vous dans mon opulence,

avez-vous à vous plaindre de moi ? ai-je chassé le voyageur de mon foyer 1 ai-je banni le misérable de ma présence ? la prière a-t-elle trouvé mes oreilles insensibles ? mes paroles ont-elles été dures ou menaçantes ?

" Pourquoi," murmuraient les indigens, *' pourquoi cette inégale dispensation des biens de la terre ?" Dieu a voulu, répondait Job, que les uns méritassent en donnant, et que les autres méritassent en recevant, mais toujours les bienfaits viennent de lui, et c'est lui aussi qui rend la justice aux peuples.

Un jour Job entra dans la maison d'une veuve qui poussait vers le ciel des cris douloureux ; sa fille venait de mourir : déjà le linceul funèbre était jeté sur le corps de la vierge. Femme, dit le juste, vous poussez des hurlemens comme si votre fille n'était plus ! Dieu ! s'écrie la veuve, la vie subsisterait-elle encore dans l'enfant bien-aimée à qui j'ai donné le jour et que j'ai élevée moi-même ? Oui, répond Job, mais c'est la vie immortelle. Femme, n'as-tu jamais vu la chenille qui rampe, lorsqu'elle est près de mourir, se construire elle-même un tombeau formé de réseaux de soie ? n'as-tu jamais pénétré au travers des légers tissus, semblables à un or ductile, pour y voir la momie de la chenille, qui naguère se traînait sur l'herbe, et qui rongeait les feuilles des arbres ? n'as-tu pas vu ensuite cette momie, plongée dans le sommeil de la mort, se débarrasser de ses langes, s'ouvrir son tombeau, revêtir des ailes diaprées, et se jouer sous le soleil ? La chenille est un emblème que Dieu nous a envoyé : naguère elle se traînait sur l'herbe, et rongeait les feuilles des arbres ; maintenant elle vole dans l'air, et se nourrit du parfum des fleurs.

A ces mots, il soulève le linceul : Femme, dit-il, ose regarder ce visage, et dis-moi si déjà il ne rayonne pas d'immortalité. Regarde si tu ne vois pas un noble sourire sur ses lèvres, et si ces paupières, doucement fermées, n'annoncent pas une âme qui s'occupe en silence de hautes pensées ; oui, ce sont les pensées nouvelles de l'autre vie. Regarde ce front, explique-moi ce que. veut dire ce calme solennel. L'âme de ta fille marque les dernières traces de

son passage sur ce beau marbre blanc qu'elle a vivifié un instant, et elle s'est envolée vers le séjour éternel. Femme, réjouis-toi, les habitans du séjour éternel te glorifient, parce que tu leur as donné une céleste compagne.

La veuve désolée considérait avec étonnement sa fille ; et, en considérant ce beau visage de la vierge, elle conçut la grande pensée de l'immortalité de J'âme ; elle dit à Job : Je te remercie. Je pleurerai l'absence de ma fille ; je soupirerai après l'instant où je la retrouverai ; je ne pleurerai plus sa mort. Mais, homme de Dieu, dis-tu vrai ? l'âme est-elle immortelle ? Femme, s'écrie Job, as-tu vu la prospérité du méchant ? Oui, répond la veuve, et j'ai accusé la justice de Dieu. L'époux qui m'a été donné dans la joie m'a été ravi dans la détresse. Ma fille, tendre objet d'amour et de pitié, n'a point crû sous le soleil de la patrie ; elle n'a jamais vu les fêtes du sol natal. C'est une plante étrangère qui s'est épanouie à regret pour se flétrir aussitôt ; et cependant notre héritage est dévoré par des gens qui savourent les fruits de notre terre, qui font des noces fortunées, et qui mourront pleins de jours. Eh bien ! reprend le juste, sache que l'âme est immortelle, et tout sera expliqué. Ah ! j'en jure les merveilles de la création, j'en jure la grandeur et la bonté de Dieu, j'en jure la pensée humaine, j'en jure les douleurs et les affections de l'homme, l'âme est immortelle.

Pendant qu'il parlait, une lueur divine illuminait ses yeux, la persuasion sortait de ses lèvres ; la Sunamite pleura de nouveau, et fut de nouveau consolée.

Le patriarche ne se borna point à enseigner à la veuve affligée comment se faisait la restitution de l'être, prodige insondable de la puissance infinie, il ne se borna point à montrer partout, dans la nature, le phénix renaissant de ses cendres, et l'intelligence échappant à la corruption qui atteint les corps ; il voulut faire connaître à la triste Sunamite la destinée des méchans. Car, disait-elle avec amertune, si l'intelligence doit échapper à la destruction, Pâme des méchans est immortelle comme celle des bons. Oui, répondait Job, mais sans entrer dans tous les secrets de la

justice éternelle, nous en savons assez pour croire à des purifications mesurées, . selon le besoin des âmes. Doctrine des peines et des récompenses, décret immuable pour la réhabilitation de l'essence humaine, vous fûtes expliqués à la pauvre Sunamite, qui pleura de nouveau, et fut de nouveau consolée.

Ainsi Job passait sa vie à faire du bien ; mais Dieu voulut éprouver le juste. Il voulut avoir des entretiens avec lui, au sein de la douleur et de la misère, parce que d'ordinaire les hommes n'aiment pas à converser avec Dieu lorsqu'ils sont dans l'enivrement de la prospérité. Job ne savait pas les desseins de son créateur, mais il éprouvait qu'une vanité infinie gissait dans l'abondance de tant de biens. Il était effrayé de la fécondité de ses troupeaux, de la fertilité de ses champs. Aurais-je donc offensé le Seigneur, disait-il, puisqu'il refuse de me visiter ? Il n'y a point d'affliction en moi, et je sens d'autant plus la fragilité de tant de biens, que ces biens ne peuvent me satisfaire. C'est une grande affliction, la plus grande de toutes, que celle de n'avoir rien à désirer, et cependant de désirer toujours. C'est une immense tristesse qu'une tristesse sans objet. Les vœux de Job furent trop accomplis. [Orphée.)

LAMENNAIS (Robert-Felicite, abbé de) naquit à Saint-Malo le 19 juin 1782. U Essai sur V indifférence en matière de religion, dont le premier volume parut en 1817, fit dans le public une sensation extraordinaire. On peut dire qu'à, l'exception de quelques pages dont la forme ne paraît pas assez châtiée ni assez sévère, c'est un livre écrit avec cette éloquence vive et passionnée dont il semblait que J.-J. Rousseau eût, en mourant, emporté le secret. Les Paroles d^un Croyant, ouvrage dont le fond a été diversement apprécié, n'est littérairement qu'une magnifique imitation du style biblique. Puis l'auteur excommunié des Paroles d^un Croyant fit paraître successivement les Affaires de Rome, De F Esclavage moderne et le Pays et le Gouvernement. Catholique ultramontain, ultra-monarchiste ou démocrate absolu, M. de Lamennais est toujours un grand poète et l'une des plus nobles intelligences de notre époque.

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