‹ Leçons françaisesChapitre 33 sur 71 · LE CADET GENEREUX · texte numérisé non relu

LE CADET GENEREUX

Un marchand de Londres avait deux fils : l'aîné, d'un mauvais cœur et d'un caractère dur, haïssait son jeune frère qui était plus aimable que lui, et d'un naturel doux et paisible ; il n'était pas de mauvais traitement qu'il ne lui fît essuyer, dès que l'occasion s'en présentait ; et les remontrances et les réprimandes du père ne purent le faire changer de conduite. Le père avait une fortune considérable

dans le commerce ; se sentant déjà vieux, il fit son testament, et, par un partage des plus étranges, lui qui connais, sait ses deux enfans, qui aimait le cadet et blâmait la dureté de l'aîné, il laissa à l'aîné tout son bien, avec tout ce qu'il avait de fonds et de vaisseaux, le priant seulement de continuer le négoce et d'aider son jeune frère. Il mourut quelque tems après. Dès que l'aîné se vit seul maître, il ne contraignit plus sa haine, et chassa de la maison son malheureux cadet, l'exposant à la merci du sort sans lui donner aucun secours. Tant d'inhumanité dans un frère, remplit le cœur du jeune homme d'indignation et d'amertume ; il était découragé. Si mon frère me traite ainsi, disait-il en pleurant, que dois-je donc attendre des étrangers? Il fallait vivre, et la nécessité lui rendit le courage. Comme il était un peu au fait du commerce, il quitte Londres, et s'adresse à un négociant d'une ville voisine, à qui il offre ses services ; l'autre les accepte et le reçoit dans sa maison. Après quelques années d'épreuves, il lui reconnut tant de prudence, tant de vertus et tant d'exactitude dans ses comptes, qu'il lui donna sa fille en mariage, et en mourant H lui laissa tous ses biens. Après la mort du beau-père, le gendre se trouvant assez riche, et n'étant point de ces ambitieux insatiables que la fureur d'amasser n'abandonne qu'aux bords du tombeau, plus jaloux de vivre en paix et de jouir de lui-même, il acheta dans une province éloignée de la capitale, une belle terre avec son château, s'y retira avec son épouse, et y vécut content avec honneur et bonne renommée.

Il est une providence qui punit toujours les cœurs barbares. L'aîné depuis la mort du père, avait continué le commerce, multiplié les entreprises, et long-tems tout réussit au gré de ses vœux ; mais il vint une année fatale, ses pertes s'accumulèrent, une tempête engloutit tous ses vaisseaux lorsqu'ils revenaient avec une riche cargaison. Dans le même tems plusieurs marchands qui avaient entre les mains ce qui lui restait d'argent firent banqueroute, et pour comble d'infortune le feu prit à sa maison, consuma tout ce qu'il avait d'effets, et le réduisit à la mendicité.

Dans cet horrible état, il ne lui restait d'autre ressource, pour ne pas périr de faim, que d'errer dans le pays, implorant l'assistance des âmes charitables, que le récit de ses malheurs pouvait attendrir ; il mangeait le pain de la charité publique dans les larmes et les remords.

Où en serais-je à présent, se disait-il en soupirant, si tous les hommes étaient aussi durs que moi ? Ah ! s'ils savaient comme j'ai traité mon frère, ils me repousseraient avec horreur : mon frère ! s'écriait-il quelquefois dans le chemin, où es-tu ? tu me maudis sans doute, et tu éprouves peut-être en ce moment les horreurs de la faim ! Ah ! que ne peuxtu me rencontrer et me voir ! tu serais vengé ! Que ne puis-je, en t'embrassant, rompre avec toi ce morceau de pain qu'une mère pauvre et généreuse vient de me donner par la main de son jeune enfant ! je serais consolé. ..Hélas ! si le hasard m'offrait à ses yeux, il ne reconnaîtrait jamais son aîné sous les lambeaux de la misère ; il devrait pourtant espérer de m'y trouver, s'il croit qu'il soit un Dieu vengeur.

Un jour qu'il avait fait plusieurs lieues, ayant à peine trouvé ce qu'il lui fallait pour se soutenir, il aperçut de loin un homme bien mis, se promenant dans une prairie voisine d'un joli château, dont il lui parut le seigneur ; il s'avance, l'aborde, lui expose ses malheurs, ses besoins, et le conjure de lui accorder quelques secours. D'où êtes-vous, lui demanda l'étranger, et comment s'est fait cet enchaînement de revers qui vous a réduit à l'état où vous êtes 1 L'autre lui raconta son histoire en détail, ne supprimant que l'article de ses mauvais traitemens envers son frère ; dans l'effusion de son récit, il fut tenté plus d'une fois de lui révéler tout, et d'avouer qu'il avait bien mérité ses malheurs ; mais la crainte et le besoin le retinrent, il craignit d'éteindre, par cet aveu, la pitié qu'il voulait inspirer à ce seigneur ; il en dit pourtant assez pour être reconnu de quiconque connaissait sa famille. . L'étranger, sans lui faire part de sa découverte, l'emmène au château, et ordonne à ses gens de le bien traiter et de lui préparer un logement pour la nuit. Le soir il raconte à sa femme l'aventure qui vient de lui arriver, et lui communique son dessein. Le pauvre dormit d'un sommeil profond et paisible toute la nuit, et le matin à son réveil, sa première pensée fut : Que cet honnête homme est bienfesant ! s'il n'est pas né riche, il méritait de le devenir. Quelques heures après, le maître l'envoie chercher. Quand il fut en sa présence, il le regarda quelque tems avec attendrissement, et lui demanda s'il ne le connaissait pas? Non, lui répondit le pauvre. Hé quoi ? s'écria-t-il en pleurs, je suis ton frère ! en même tems il s'élance à son cou, et l'étreint tendrement dans ses bras. L'aîné, frappé d'éton-

nement, de confusion, de repentir, de reconnaissance et de joie, tombe à ses genoux, en s'écriant: mon frère ! il les embrasse et les arrose de ses larmes en lui demandant pardon: 11 y a long-tems, lui répond son frère, que je t'ai pardonné; oublie le passé ; tu es riche, car je le suis ; vivons ensemble et aimons-nous. Oui, mon frère, je t'aimerai, lui répond l'aîné, d'une voix étouffée par les sanglots ; mais je ne me pardonnerai jamais ; je me souviendrai toujours de la manière dont je t'ai traité, et que c'est toi qui me soulages.

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