‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 105 sur 649 · VUE DU LIBAN · texte numérisé non relu

VUE DU LIBAN

Le Liban, dont le nom doit s'étendre à toute la chaîne du Kesraowân et du pays des Druses, présente tout le speclacledes grandes montagnes. On y trouve à chaque pas ces scènes où la nature déploie tantôt de l'agrément ou de la grandeur, tantôt de la bizarrerie , toujours de la variété. Arrive-t-on par la mer, et descend-on sur le rivage? la hauteur et la rapidité de ce rempart qui semble fermer la terre, le gigantesque des masses qui s'élancent dans les nues, inspirent l'étonnement et le respect. Si l'observateur curieux se transporte ensuite jusqu'à ces sommets qui bornaient sa vue, l'immensité de l'espace qu'il découvre devient un autre sujet de son admiration.

Mais, pour jouir entièrement de ce spectacle, il faut se placer sur lac ime même du Liban ou du Sannin. Là, de toutes parts, s'étend un horizon «ans bornes ; là , par un temps clair, la vue s'égare, et sur le désert qui confine au golfe Persique, et sur la mer qui baigne l'Europe : l'âme croit embrasser le monde. Tantôt les regards, errant sur la chaîne successive des montagnes , portent l'esprit, en un clin d'oeil, d'Anlioche à Jérusalem ; tantôt, se rapprochant de tout ce qui les environne, ils sondent la lointaine profondeur du rivage; enfin l'attention', fixée par des objets distincts, observe avec détail les rochers, les bois, les torrents, les coteaux, les villages et les villes. On prend un plaisir secret à trouver petits ces objets qu'on a vus si grands. On regarde avec complaisance la vallée couverte de nuées orageuses , et l'on sourit d'entendre sous ses pas ce tonnerre qui gronda si longtemps sur la tète, on aime à voir à ses pieds ces sommets, jadis menaçants, devenus, dans leurabaissement, semblables aux sillons d'un champ ou aux gradins d'un amphithéâtre, l'on est flatté d'être devenu le point le plus élevé de tant de choses , et l'orgueil les fait regarder avec plus de complaisance.

Lorsque le voyageur parcourt l'intérieur de ces montagnes, l'aspérité des chemins, la rapidité des pentes , la profondeur des précipices, commencent par l'effrayer. Bic'nlôt l'adresse des mulets qui le portent le rassure, et il examine à son | aise les incidents pittoresques qui se succèdent pour le distraire. Là, comme dans les Aines i'

marche des journées entières pour arriver dans un lieu qui, dès le départ, est en vue : il tourne, il descend, il côtoie , il grimpe ; et , dans ce changement perpétuel de sites, on dirait qu'un pouvoir magique varie à chaque pas les décorations de la scène. Tantôt ce sont des villages prêts à glisser sur des pentes rapides, et tellement disposés que les terrasses d'un rang de maisons servent de rue au rnag qui les domine. Tantôt, c'est un couvent placé sur un cône isolé .; ici, un rocher, percé par un torrent, est devenu une arcade naturelle; là, un autre rocher, taillé à pic, ressemble à une haute muraille; souvent, sur les coteaux, les bancs de pierre, dépouillés et isolés par les eaux, ressemblent à des ruines que l'art aurait disposées. En plusieurs lieux les eaux , trouvant des couches inclinées, ont miné la terre intermédiaire , et ont formé des cavernes; ailleurs, elles se sont pratiqué des cours souterrains, où coulent des ruisseaux pendant une partie de l'année.

Quelquefois ces incidents pittoresques sont devenus tragiques : on a vu, par des dégels et des tremblements de terre , des rochers perdre leur équilibre , se renverser sur les maisons voisines , et en écraser les habitants. Il y a environ vingt ans qu'un accident semblable ensevelit un village qui n'a laissé aucunes traces. Plus récemment, et près du même lieu, le terrain d'un coteau, charge de mûriers et de vignes, s'est détaché par un dégel subit; et, glissant sur le talus du roc qui le portait, il est venu, semblable à un vaisseau qu'on lance du chantier, s'établir tout d'une pièce dans la vallée inférieure.

volnet. Voyage en Syrie.

Page 1