LA SOLITUDE POUR L'HOMME DE GÉNIE , POUR LE SAGE
Hommes du monde si fiers de votre politesse et de vos avantages , souffrez que je vous dise la vérité ! Ce n'est jamais parmi vous que l'on fera ni que l'on pensera de grandes choses. Vous polissez l'esprit , mais vous énervez le génie : qu'a-t-il besoin de vos vains ornements? sa grandeur fait sa beauté. C'est dans la solitude que l'homme de génie est ce qu'il doit être ; c'est là qu'il rassemble toutes les forces de son âme. Aurait-il besoin des hommes? n'a-t-il pas avec lui la nature ? Et il. ne la voit point à travers les petites formes de la société , mais dans sa grandeur primitive , dans sa beauté originelle et pure. C'est dans la solitude que toutes les heures laissent une trace , que tous les instants sont représentés par une pensée, que le temps est au sage, et le sage à lui-même. C'est dans la solitude surtout que l'âme a toute la vigueur de l'indépendance. Là elle n'entend point le bruit des chaînes que le despotisme et la superstition secouent sur leurs esclaves : elle est libre comme la pensée de l'homme qui existerait seul 2.
Thomas. Éloge de Descavtes. .
LES PLAISIRS NATURELS ET L'INDÉPENDANCE DE LA*VIE CHAMPÊTRE , OPPOSAS AUX TLAISIRS FACTICES ET A LA SERVITUDE DES VILLES.
Euthymène 3 nous parlait avec plaisir des travaux de la campagne , avec transport des agréments de la vie champêtre.
Un soir , assis à table devant sa maison , sous de superbes platanes qui se courbaient au-dessus de nos têtes , il nous disait : « Quand je me promène dans mon champ, tout rit, tout s'embellit à mes yeux. Ces moissons, ces arbres, ces plantes, n'existent que pour moi , ou plutôt que pour les malheureux dont je vais soulager les besoins. Quelquefois je me fais des illusions pour accroître mes jouissances. Il me semble alors que la terre
porte son attention jusqu'à la délicatesse , ef qu." les fruits sont annoncés par les fleurs , comme parmi nous les bienfaits doivent l'être par les grâces.
« Une émulation sans rivalité forme les liens qui m'unissent avec mes voisins. Ils viennent souvent s$ ranger autour de cette table , qui ne fut jamais entourée que de mes amis. La confiance et la franchise régnent dans nos entretiens. Nous nous communiquons nos découvertes ; car , bien différents des autres artistes qui ont des secrets, chacun de nous est aussi jaloux de s'instruire que d'instruire les autres, t
S'adressant ensuite à quelques habitants d'Athènes qui venaient d'arriver, il ajoutait : c Vous croyez être libres dans l'enceinte de vos murs ; mais cette indépendance que les lois vous accordent , la tyrannie de la société vous la ravit sans pitié : des charges à briguer et à rempiir , des hommes puissants à ménager, des noirceurs à prévoir et à éviter , des devoirs de bienséance plus rigoureux que ceux de la nature; une contrainte continuelle dans l'habillement, dans la démarche, dans les actions , dans les paroles ; le poids insupportable de l'oisiveté , les lentes persécutions des importuns : il 'n'est aucune sorte d'esclavage qui ne vous tienne enchaînés dans ses fers.
« Vos fêtes sont si magnifiques , et les nôtres si' gaies ! vos plaisirs si superficiels et si passagers ; les nôtres si vrais et si constants ! Les dignités de la république imposent-elles des fonctions plus nobles que l'exercice d'un art sans lequel l'industrie et le commerce tomberaient en décadence ?
« Avez-vous jamais respiré dans vos riches appartements la fraîcheur de cet air qui se joue sous cette voûte de verdure ? et vos repas , quelquefois si somptueux, valent-ils ces jattes de lait qu'on vient de traire , et ces fruits délicieux que nous avons cueillis de nos mains? Et quel goût ne prêtent pas à nos aliments , des travaux qu'il est si doux d'entreprendre , même dans les glaces de l'hiver et dans les chaleurs de l'été ; dont il est si doux de se délasser, tantôt dans l'épaisseur des bois, au souffle des zéphyrs, sur un gazon qui invite au sommeil , tantôt auprès d'une flamme étincelanle , nourrie par des troncs d'arbre que je lire de mon domaine , au milieu de ma femme et de mes enfants, objets toujours nouveaux de l'amour le plus tendre ; au mépris de ces vents impétueux qui grondent autour de ma retraite, sans en troubler la tranquillité!
* Voyez en vers-
f, Voyez, 2c partie, nu morceau du mûme genre, par Thomas , Fables et MlCjones*
3 Athénien introduit dans le Voyage d'Anacharsis, c. 59, pour discourir sur l'agriculture et la vie champêtre-
OU PHILOSOPHIE PRATIQUE
« Ah ! si le bonheur n'est que lu santé de l'âme, ne doit-on pas le trouver dans les lieux où règne une juste proportion entre les besoins et les désirs, où le mouvement est toujours suivi du repos, cl l'intérêt toujours accompagné du calme * ? » LAM'iiKr.EMY. l'ojrwje d'Anacharsts.