‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 187 sur 649 · PRÉCEPTES DU GENRE ET MODÈLE D'EXERCICE · texte numérisé non relu

PRÉCEPTES DU GENRE ET MODÈLE D'EXERCICE

Le genre épistolaire eut , dans le siècle de Louis XIV, une assez grande importance : il avait fait la réputation de Balzac et de Voiture , suivis par cette foule d'imitateurs qui marche toujours à la suite des succès. Si les modèles ne sont plus guère lus , les copistes sont entièrement oubliés. Les gens plus curieux que difficiles vont encore chercher des anecdotes dans les lettres de Guy- Patin, dans celles de madame Dunoyer, dans celles de Marana , connues sous le nom à" espion turc, etc. Tous ces livres , décriés auprès des gens instruits , ne sont guère que des recueils de satires grossières , ou d'historiettes romanesques et de contes populaires , aliments passagers de la malignité d'une génération, rebutés par la suivante. Un seul recueil de lettres a mérité de passer jusqu'à nous , et de vivre dans la postérité , et c'est celui dont l'auteur ne songeait à faire ni un roman, ni une satire , ni un ouvrage quelconque. Tout le monde me prévient , et nomme madame de Sévigné.

C'est avec justice qu'on lui a dit dans un poème dont le sujet, ébauché dans un temps plus heureux , n'est guère de nature à être achevé dans le nôtre :

Charmante Sévigné , quels honneurs te sont dus l

Tu lésas mérités, et non pas attendus-

Tu ne te flaftais pas d'avoir pour confidente

Cette postérité pour qui Ton se tourmente.

Dans le cœur de Grignan tu répandais le tien ;

Teslettres font ta gloire et sont notre entretien.

Ce qu'on cherche sans fruit, tu le trouves sans peine.

Que tu m'as fait pleurer le trépas de Turenne!

Qui te surpassera dans l'art de raconter?

Ces portraits d'une cour qu'on se plait â citer

Se retracent chez toi bien mieux que dans l'histoire;

Ces héros , dont ailleurs je n'appris que la gloire ,

Je les vois , les entends , et converse avec eux.

Si le plus grand éloge d'un livre est d'être beaucoup relu, qui a été plus loué que ces lettres? Elles sont de toutes les heures : à la ville , à la campagne , en voyage , on lit madame de Sévigné. N'est-ce pas un livre précieux , que celui qui vous amuse, vous intéresse et vous instruit presque sans vous demander d'attention ? C'est l'entretien d'une femme très-aimable , dans lequel on n'est

point obligé de mettre du sien ; ce qui est un grand attrait pour les esprits paresseux, et presque tous les hommes le sont , au moins la moitié de la journée.

Je sais bien que les détails historiques d'un siècle et d'une cour qui ont laissé une grande renommée , font une partie de l'intérêt qu'on prend à cette lecture. Mais la cour d'Anne d'Autriche et la Fronde sont aussi des objets piquants pour la curiosité , et madame de Molteville est un peu moins lue que madame de Sévigné. Il y a donc ici un avantage personnel ; et qui pourrait l'ignorer ou le méconnaître? C'est le mélange heureux du naturel , de la sensibilité et du goût ; c'est une manière de narrer qui lui est propre. Rien n'est égal à la vivacité de ses tournures et au bonheur de ses expressions. Elle est toujours affectée de ce qu'elle dit et de ce qu'elle raconte ; elle peint comme si elle voyait , et l'on croit voir ce qu'elle peint. Une imagination active et mobile, comme l'est ordinairement celle des femmes , l'attache successivement à tous les objets : dès qu'elle s'en occupe , ils prennent un grand pouvoir sur elle. Voyez dans ses lettres la mort de Turenne : personne ne l'a pleuré de si bonne foi , mais personne ne l'a tant fait pleurer. C'est la plus attendrissante des oraisons funèbres de ce grand homme ; mais ce n'est pas seulement , il faut l'avouer , parce que tout est vrai et senti ; c'est qu'on ne se méfie pas d'une lettre comme d'un panégyrique. C'est une terrible tâche , que de dire : Ecoutezmoi , je vais louer : écoutez-moi , et vous allez pleurer. Alors précisément on pleure et on admire le moins qu'on peut; et, lorsque l'orateur nous y a forcés , il a fait son métier , et l'on peut mettre sur le compte de son art une partie de la gloire de son héros. Madame de Sévigné probablement n'aurait pas fait le beau discours de Fléchier ; et, si elle produit plus d'impression, c'esl qu'elle s'entretient plus familièrement avec nous, qu'elle n'a point de mission à remplir , que son âme parle à la nôtre , sans annoncer le dessein de parler, et qu'elle nous communique tout ce qu'elle sent.

Ceux qui aiment à réfléchir et à tirer une instruction de leur nhlsir même , peuvent trouver

LETTRES

dans ses lettres un autre avantage ; c'est d'y voir sans nuage l'esprit de son temps , les opinions qui régnaient, ce qu'était le nom de Louis XIV , ce qu'était la cour , ce qu'était la dévotion , ce qu'était un prédicateur de Versailles , ce qu'était le confesseur du roi, le jésuite Lacliaise , chez qui Luxembourg accusé allait faire une retraite ; cet assemblage de faiblesses, de religion et d'agrément , qui caractérisait les femmes les plus célèbres ; celle délicatesse d'esprit qui , dans les courtisans , se mêlait à l'adulation ; ce ton qui était encore un peu celui de la chevalerie et de l'héroïsme , et qui n'excluait pas le talent de l'intrigue. Il est peu de livres qui donnent plus à penser à ceux qui lisent pour réfléchir , et non pas seulement pour s'âlnuser.

Une autre remarque, à faire sur madame de Sévigné , c'est qu'on peut montrer beaucoup de goût'dans son style et fort peu dans ses jugements, parce que notre style est notre esprit , et que nos jugements sont souventl'esprit desautres, surtout dans ce qu'on appelle le- monde. Les gens de lettres sont sujets à mal juger , par un intérêt qui va jusqu'à la passion : les gens du monde , d'abord par une indill'érence qui leur fait adopter légèrement l'avis qu'on leur donne, ensuite par un entêtement qui leur fait soutenir le parti qu'ils ont embrassé. Voilà ce qui fait durer plus ou moins les préventions de société , source de tant d'injustices : de là celles de madame de Sévigné envers Racine , dont elle a dit qwHl passera comme le café. Elle se défendait de l'admirer , pour ne pas avoir l'air de revenir sur Corneille. On croirait pourtant qu'il n'y a rien de plus simple et de plus aisé que d'admirer à la fois deux grands écrivains ; mais il n'en est pas ainsi de la plupart des hommes. R semble qu'ils n'aient tout au plus que ce qu'il faut pour en goûter un , qu'ils soient jaloux dans leur opinion , comme on l'est dans l'amour, et qu'ils ne puissent pas souffrir que l'on compare rien à l'objet de leur choix ; et puis ne faut-il pas se dédommager sur l'un de la justice que l'on rend à l'autre , et faire la part de la malignité? On ne loue presque que pour rabaisser; et, sans sortir de notre temps, j'ai vu depuis vingt années sept ou huit écrivains, dont chacun a été à son tour le seul poète , le seul génie , le seul talent que nous eussions. Il est vrai que le temps a mis tout le monde d'accord en les faisant tous oublier , et il est bien juste de faire place à d'autres.

On a fait à madame de Sévigné un reproche plus grave , mais qui n'est nullement fondé . on a prétendu qu'elle faisait parade, dans ses lettres, d'un sentiment qui n'était point dans son âme; qu'en un mot, elle n'aimait point sa fille. Celte accusation est non-sculemcnl déuuéc de preuve ,

mais de probabilité : on n'affecte pas ce ton-là ; et si madame de Sévigné ne sentait rien , qui donc l'obligeait à cette effusion de tendresse'? A quoi bon cette pénible hypocrisie? Heureusement elle est impossible. On contreferait plutôt le ton d'un amant que le cœur d'une mère ; cl madame do Sévigné ne pouvait puiser que dans le sien cette prodigieuse abondance d'expressions qui ne pouvait se sauver d'une ennuyeuse monotonie qu'à force de vérité.

Le faux est toujours faite , ennuyeux , languissant; Mais la nature est vraie , cl d*atiord on la seul.

C'est Roileau qui l'a dit ; et si ce n'était pas lui, ce serait la raison.

la harpe. Cours de Littérature , t. vil.

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