‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 219 sur 649 · THOMAS · texte numérisé non relu

THOMAS

péroraison de l'éloge de duguay-trouin.

Faut-il qu'il nous ait été enlevé sitôt! faut-il qu'usé par les maladies, il ait succombé lorsqu'il aurait pu encore remplir une longue carrière! Ah ! si le ciel eût prolongé ses jours , même dans sa vieillesse il aurait encore pu servir l'État. Ainsi Duquesnc , affaibli par les années, rendait encore la France respectable sur les mers; ainsi Villars remportait des victoires à l'âge où les autres hommes vivent à peine. Que du moins son âme respire encore parmi nous ! que son exemple perpétue dans noire marine et la valeur et les talents !

Dans ces entretiens si profonds qu'il avait avec Philippe * , il parlait sans cesse à ce prince de l'im lortance et de l'utilité de la marine. Ah! s'il

•Juc d'Orléans rfscnl de France. iN. E.^

revivait aujourd'hui, s'il errait parmi nos ports et nos arsenaux , quelle serait sa douleur ! t Français, s'écricrait-il , que sont devenus ces vaisseaux que j'ai commandés, ces flottes victorieuses qui dominaient sur l'Océan? Mes yeu? cherchent en vain : je n'aperçois que des ruines. Un trislc silence règne dans vos ports. Eh quoi ! n'êtes-vous plus le même peuple? N'avcz-vous plus les mêmes ennemis â combattre ? Allez tarir la source de leurs trésors. Ignorez-vous que toutes les guerres de l'Europe ne sont plus que des guerres de commerce, qu'on achèle des armées et dos victoires , et que le sang est â prix d'argent? Les vaisseaux sont aujourd'hui les appuis des trônes.

c Portez vos regards au delà des mers; les habitants de vos colonies vous tendent les bras : les abandonnerez-vous aux premiers ennemis qui voudront descendre sur leurs côtes? Les ferezvous repentir de leur fidélité? En vain la nature leur a donné la valeur et le zèle. Leur vie , leur sûreté, leur existence est dans vos ports; vos vaisseaux sont leurs remparts ; ils n'en ont point d'autres. Êtcs-vous citoyens? ce sont vos frères. Étes-vous avides de richesses? vous les trouverez dans ce nouveau monde ; vous y trouverez un bien plus précieux : la gloire.

« Vous avez versé tant de sang pour maintenir la balance de l'Europe ; l'ambition a changé d'objet. Portez, portez cette balance sur les mers; c'est là qu'il faut établir l'équilibre du pouvoir : si un seul peuple y domine, il sera tyran, et vous serez esclaves. Il faudra que vous achetiez de lui les aliments de votre luxe, dont vos malheurs ne vous guériront pas. Français , considérez ces mers , qui , de trois côtés , baignent votre patrie ; voyez vos riches provinces qui vous offrent à l'envi lout ce qui sert à la construction ; voyez ces ports creusés pour recevoir vos vaisseaux. La gloire , l'intérêt, la nécessité, la nature, tout vous appelle. Français , soyez grands comme vos ancêtres : régnez sur la mer; et mon ombre, en apprenant vos triomphes sur les peuples que j'ai vaincus, se réjouira encore dans son tombeau. »

LE MLME.

PÉROIUISON de l'éloge de racixe.

0 mes concitoyens ! ne vous opposez point a votre gloire , en vous opposant à celle de Racine. L'éloge de ce grand homme doit vous être cher, et peut-être n'cst-il pas inutile. Les barbares approchent , l'Invasion vous menace; songez que les déclamaleurs en vers et en prose ont succédé jadis aux poètes et aux orateurs. Relardez du moins parmi vous, s'il est possible, celle inévi

DISCOURS

table révolution. Joignez-vous aux disciples du bon siècle pour arrêter le torrent , encouragez l'élude des anciens, qui seule peut conserver parmi vous le feu sacré près de s'éteindre.

N'en croyez pas surtout ces esprits impérieux et exaltés qui trouvent la littérature du dernier siècle timide et pusillanime ; qui , sous prétexte de nous délivrer de ces utiles entraves qui ne donnent que plus de ressort aux talents et plus de mérite aux beaux -arts, ne songent qu'à se délivrer eux-mêmes des règles du bon sens, qui les importunent.

Ne les croyez pas, ceux qui veulent être poêles sans faire des vers , et grands bommes sans savoir écrire : ne voyez- vous pas que leur esprit n'est qu'impuissance, et qu'ils voudraient raeltre les systèmes à la place des talents?

INe les croyez pas, ceux qui vantent sans cesse la nature brute; ils portent envie à la nature perfectionnée : ceux qui regrettent les beautés du chaos ; vous avez sous vos yeux les beautés de la création : ceux qui préfèrent un mot sublime de Shakspeare aux vers de Phèdre et de Mérope ; Shakspeare est le poëte du peuple ; Phèdre et Mérope sont les délices des hommes instruits.

Ne les croyez pas, ceux qui relèvent avec enthousiasme le mérite médiocre de faire verser quelques larmes dans un roman ; il est un peu plus beau d'en iaire couler à la première scène iVIphigénie! ceux qui justifient l'invraisemblable, l'outré, le gigantesque, sous prétexte qu'ils ont produit quelquefois un effet passager, et qu'ils peuvent étonner un moment : malheur à qui ne cherche qu'à étonner, car on n'étonne pas deux fois !

0 mes concitoyens ! je vous en conjure encore', méfiez -vous de ces législateurs enthousiastes; opposez - leur toujours les anciens et Racine ; opposez-leur ce grand axiome de son digne ami, ce principe qui paraît si simple, et qui est si fécond : Rien n'est beau que le vrai. Et si vous voulez avoir sans cesse sous les yeux des exemples de ce beau et de ce vrai, relisez sans cesse Racine.

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