‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 222 sur 649 · ÉROSTRATE ET DÉMÉTRIUS DE PHALER · texte numérisé non relu

ÉROSTRATE ET DÉMÉTRIUS DE PHALER

ÉROSTRATE

Trois cent soixan te statues élevées dans Athène s à votre honneur ! c'est beaucoup.

DÉMÉTRIUS

Je m'étais saisi du gouvernement; et, aprè. cela , il était assez aisé d'obtenir du peuple des statues.

ÉROSTRATE

Vous étiez bien content de vous être ainsi jnultiplié vous-même trois cent soixante fois, et de ne rencontrer que vous dans cette ville? DÉMÉTRIUS.

Je l'avoue : mais, hélas! celte joie ne fut pas ùi a

iU

DIALOGUES

fringue durée. La face des affaires changea du jour au lendemain : il ne resta pas une seule de mes statues : on les abattit, on les brisa.

ÉROSTRATE

Voilà un terrible revois ! Et qui fut celui qui fit cette belle expédition?

DÉMÉTRIUS

Ce fut Démétrius Poliorcète , fils d'Antïgonus.

ÉROSTRATE

Démétrius Poliorcète ! j'aurais bien voulu être en sa place. 11 y avait beaucoup de plaisir à abattre un si grand nombre de statues faites pour un . même homme.

DÉMÉTRIUS

Un pareil souhait n'est digne que de celui qui a brûlé le temple d'Éphèse *. Vous conservez encore voire ancien caractère.

ÉROSTRATE

On m'a bien reproché cet embrasement du temple d'Éphèse ; toute la Grèce en a fait beaucoup de bruit ; mais , en vérité , cela est pitoyable ; on ne juge guère sainement des choses.

DÉMÉTRIUS

Je suis d'avis que vous vous plaigniez de l'injustice qu'on vous a faite de détester une si belle action , et de la loi par laquelle les Éphésiens défendirent que l'on prononçât jamais le nom il'Erostrate.

ÉROSTRATE

Je n'ai pas, du moins, sujet de me plaindre de l'effet de celte loi ; car les Éphésiens furent de bonnes gens , qui ne s'aperçurent pas que défendre de prononcer un nom , c'était l'immortaliser. Mais leur loi môme, sur quoi était-elle fondée? J'avais une envie démesurée de faire parler de moi , et je bridai leur temple. Ne doivent-ils pas se tenir bien heureux que mon ambition ne leur coûtât pas davantage? On ne les en pouvait quitter à meilleur marché. Un autre aurait peut-être ruiné loute la ville et tout leur État.

DÉMÉTRIUS

On dirait, à vous entendre , que vous étiez en droit de ne rien épargnerpour faire parler de vous, et que l'on doit compter pour des grâces les maux que vous n'avez pas faits.

ÉROSTRATE

Il est facile de vous prouver le droit que j'avais fle brûler le temple d'Éphèse. Pourquoi l'avait-on lâti avec tant d'art et de magnificence? Le dessein

t On sait qu'Érostrate brûla le temple de Diane, qui était regardé comme une des sept merveilles du monde, la nuit mime de la naissance d'Alexandre, (Pf. E.)

de l'architecte n'était-il pas de faire vivre son nom?

DÉMÉTRIUS

Apparemment.

ÉROSTRATE

Eh bien , ce fut pour faire vivre aussi mon nom que je brûlai ce temple.

DÉMÉTRIUS

Le beau raisonnement ! Vous esl-il permis de ruiner pour votre gloire les ouvrages d'un autre ?

ÉROSTRATE

Oui : la vanité qui avait élevé ce temple par les mains d'un autre l'a pu ruiner par les miennçs; elle a un droit légitime sur tous les ouvrages des hommes ; elle les a faits , et elle les peut détruire : les plus grands États mêmes n'ont pas sujet de se plaindre qu'elle les renverse , quand elle y trouve son compte ; ils ne pourraient pas prouver une origine indépendante d'elle. Un roi qui , pour honorer les funérailles d'un cheval , ferait raser la ville de Bucéphalie , lui ferait-il une injustice? Je ne le crois pas , car on ne s'avisa de bâtir cette ville que pour assurer la mémoire de Bucéphale, et , par conséquent , elle est affectée à l'honneur J des chevaux.

DÉMÉTRIUS

Selon vous, rien ne serait en sûreté ; je ne sais si les hommes mêmes y seraient.

ÉROSTRATE

La vanité se joue de leurs vies, ainsi que de tout le reste. Un père laisse le plus d'enfants qu'il peut, afin de perpétuer son nom. Un conquérant , afin de perpétuer le sien , extermine le plus d'hommes qu'il lui est possible.

DÉMÉTRIUS

Je ne m'étonne pas que vous employiez toutes sortes, de raisons pour soutenir le parti des destructeurs ; mais enfin , si c'est un moyen d'établir sa gloire que d'abattre les monuments de la gloire d'autrui, du moins il n'y a pas de moyen moins noble que celui-là.

ÉROSTRATE

Je ne sais s'il est moins noble que les autres : mais je sais qu'il est nécessaire qu'il se trouve des gens qui le prennent.

DÉMÉTRIUS

Nécessaire !

ÉROSTRATE

Hé ! assurément. La terre ressemble à de f grandes tablettes où chacun veut écrire son nom, j Quand ces tablettes sont pleines, il faut bien effacer les noms qui y sont déjà inscrits, pour y en meure de nouveaux. Que serait-ce, si tous les

DIALOGU

monuments des anciens subsistaient? Les modernes n'auraient pas où placer les leurs. Pouviezvous espérer que trois 'cent soixante statues fussent longtemps sur pied ? Ne voyiez-vous pas Lien que votre gloire tenait trop de place?.

DÉMÉTIUUS.

Ce fut une plaisante vengeance que celle que Démétrius Poliorcète exerça sur mes statues; puisqu'elles étaient une fois élevées dans toute la ville d'Athènes, ne valait-il pas autant les y laisser ?

ÉR0STRATE

Oui : mais , avant qu'elles fussent élevées , ne valait-il pas autant ne les point élever? Ce sont les passions qui font et qui défont tout. Si la raison dominait sur la terre, il ne s'y passerait rien. On dit que les pilotes craignent au dernier point ces mers pacifiques où l'on ne peut naviguer, et qu'ils veulent du vent, au hasard d'avoir des tempêtes. Les passions sont, chez les hommes, des vents qui sont nécessaires pour mettre tout en mouvement, quoiqu'ils causent souvent les orages.

FONTENF.LLK.

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