‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 224 sur 649 · OEDIPE SUR LE CYTHER0N · texte numérisé non relu

OEDIPE SUR LE CYTHER0N

Après plusieurs jours de marche incertaine , OEdipe et sa pieuse fdle parvinrent au pied du Cythéron. Cette montagne est traversée par trois routes également fréquentées : l'une conduit aux Vignes célèbres de la Phocidc , et s'élève , par une

pente insensible , jusqu'aux deux cimes du Parnasse , qui fendait les nues ; l'autre aboutit à la ville d'Épire , que le vertueux Sisyphe bâtit entro deux mers ; enfin la troisième descend jusque sur les frontières de l'Élide , où elle continue de serpenter le long des rives fraîches et riantes de l'Aiphée. Les deux exilés suivent la seconde route, et s'arrêtent au point où elle est coupée par les deux autres. C'est là qu'avait été commis le meurtre de Laïus. « Ah ! malheur à moi , s'écrie à l'instant OEdipe , malheur à moi d'avoir été si longtemps sans m'inquiéter de savoir qui était cet inconnu que j'immolai avec tant de fureur ! Hélas ! je revenais de Delphes , où j'étais allé consulter l'oracle ; je ne voulus pas retourner à Corinthe , que je croyais être ma patrie. Je me dirigeai du côté de Thèbes. Ma fille , le chemin n'est-il pas étroit? ne tourne-t-il pas rapidement? n'y a-t-il pas un précipice à ma droite , et un rocher menaçant à ma gauche? un torrent ne roule-t-il pas au fond de l'abîme ses ondes tumultueuses? Je l'entends gronder. J'entends aussi la source , qui était alors consacrée aux Muses , et qui maintenant est chère aux Euménides. Ma fille , conduis-moi sous les deux chênes qui prêtent à la naïade une ombre hospitalière. Il me semble les voir : le ciel était tout en feu ce jour-là ; les branches des deux chênes pliaient sous l'effort de la tempête ; le torrent produisait un bruit tout semblable aux gémissements confus de mille mourants qui exhalent leurs dernières plaintes sur un champ de bataille. Pourquoi résistai-jc à de si funestes présages? Pourquoi vis-je sans terreur le rapide roi des airs , l'aigle , frappé de la foudre , tomber à mes pieds ? Pourquoi refusai-je de croire à tous les pressentiments que les dieux faisaient naître dans mon âme? Lumière du soleil , que n'étais-je alors privé de tes bienfaits! quen'étais-jeaveuglecommeàprésent! » Anligone , tremblante aux discours d'OEdipe , se hâtait de répondre à toutes ses questions. « Oui , mon père, disait-elle, un torrent roule au fond de l'abîme ses ondes tumultueuses ; un précipice est à votre droite , un rocher menaçant à votre gauche. Nous voici près des deux chênes : ils protègent de leur ombre une fontaine qui s'écoule en filets d'argent; le chemin tourne avec rapidité , et, au bout de l'horizon , je vois les remparts de Thèbes. — Tuvois la ville de Cadmus, ô ma fille! je la voyais aussi; et j'étais bien loin de croire que j'allais m'emparer de sa fatale couronne. Eh bien , arrêtons-nous. C'est ici ! oui , c'est ici , je le sens! Dis-moi , l'ombre de Laïus n'est-elle pas assise sur le rocher? — Non , répondit Antigone , l'ombre de Laïus n'est point assise sur le rocher. — Ah ! je la vois ! reprenait OEdipe , je la vois! grande , terrible ; une lariie blessure : des torren'.--

DIALOGUES

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île" ' 4 qui en découlent : ses gardes fuient : il est étendu sur son char : ses mains défaillantes abandonnent les rênes : un son qui se forme en vain dans sa poitrine et qui ne peut devenir une parole articulée sur ses lèvres mourantes... Dieux! il a reconnu son (ils! Visage auguste, pourquoi es-tu sur moi? les yeux lancent des éclairs. Toutes mes pensées se troublent. Ombre vénérable , si tu n'es pas vengée par toute une vie remplie de troubles, si tu n'es .pas vengée par cet excès d'infortune et de misère où je nie suis précipité, sois-le du moins par tout ce que je souffre en cet instant. Laisse tomber un regard sur mon Anligone : elle est innocente , et elle implore mon pardon. Mon Anligone, viens dans mon sein; entoure-moi de tes bras , fille chérie , je me mets sous la protection. Ah! prie pour moi le ciel! prie le grand Jupiter! prie les Muses, consolatrices des bommes ! Terribles Euménides, laissezmoi ! mille puissance ne vous est donnée sur la vertu douce et modeste ; et Anligone m'enveloppe de ses embrassements. Je sens ses larmes (jui inondent ma poitrine. Ses lèvres pressent sur mon front mes cheveux blanchis avant le temps. »

Ainsi disait OEdipe. Anligone consolait son père par de douces paroles ; mais, lorsqu'enfin il n'a plus que la mort devant lui , son trouble s'apaise ; et , d'une voix pleine de tendresse : « Ma fdle , dit-il , tu vois en moi une victime destinée au sacrifice. Mon heure suprême est arrivée. Je ne sais comment s'accomplira ce dernier acte de la justice des dieux ; mais enfin , je vais mourir. Ma fille , coupe sur mon front une boucle de mes cheveux , et tu la placeras sur la tombe de l'infortunée à qui tu dois le jour. Tu feras des libations de lait et de miel sur cetle tombe solitaire qui est restée sans honneur. Ah ! c'est la première fois qu'une reine , qu'une épouse , qu'une mère a été ainsi déposée sans pompe , et comme à la dérobée , dans le sein de la terre. Ma fille , rien ne pourra t'empêcher de remplir ce pieux devoir : la mort aura tout purifié. »

Après un long silence, il ajouta: « Je vais mourir ! A cet instant solennel , je sens à la fois la puissance de la vie cl la puissance de la mort. La vie n'a plus rien à m'apprendre ; la mort commence à «s'instruire. Clarté du jour, tu ne luis plus à mes yeux; mais une autre clarté luit à mon intelligence. Demeure fortunée, ouvrez-vous pour recevoir celui qui deux fois fut appelé au rang suprême , tant son front était fait pour le bandeau royal! ouvrez-vous pour recevoir l'homme qui connut toutes les misères ! El loi , Anligone , fille courageuse et magnanime, implore de nouveau la Clémence des dieux immortels. El puissent mes derniers Sentiments cl mes dernières pensées, en Ù reposant sur loi , le rendre un objet sacré !

Mais lu as encore un service a me rendre : pendant que je me purifierai dans la fontaine,, va chercher une brebis noire; je l'immolerai aux déilés infernales. ^

Antigone, plus légère qu'un chevreuil, s'élance dans la vallée , et court demander à un paire la victime que désire son père. « A présent, lui dît OEdipe, retire-toi. » Anligone se jcllcà ses pieds. « 0 ma fille! lui dit le roi , nous ne pouvons rien contre la volonté des dieux. Hélas ! je te laisse seule sur la terre ; je ne puis le confier , ni à tes frères barbares , ni à la raible Ismènc , ni à Créon, qu'une secrète ambition dévore, ni même à sou généreux fils. Tu ne trouveras d'appui qu'en toimême, dans ton innocence et la vertu. Antigone, tu iras trouver Thésée. Le héros d'Athènes est désigné par les dieux pour proléger les nobles projets que tu pourras encore former. Il se souviendra de l'hospitalité qui nous unit. Ma fille, rends-toi dans l'illustre cité de Minerve , avec le rameau des suppliants; car il faut toujours se conformer à sa fortune. »

La vierge , baignant de larmes les genoux du roi , n'entend qu'à peine les dernières paroles d'OEdipe ; elle ne songe qu'au triste sort de ses frères. Sa propre misère et son délaissement l'occupent bien moins que les malheurs dont ils sont menacés ; elle voudrait détourner les funestes effets de la malédiction paternelle : « Mon père ! s'écriait-elle , avant que de mourir , pardonnez à mes frères. Les dieux , n'en doutez pas , ferment l'oreille aux vœux de la bonté et de l'amour , lorsque ces vœux n'embrassent pas tous les enfants. Ah! pardonnez à mes frères, pour que le malheur cesse de s'appesantir sur moi-même. »

«Ma fille, répond OÉdipe,pourquoi parler ainsi? Ame sublime d'Antigone , que l'importe le bonheur ou le malheur ? n'auras-tu pas toujours la paix de la conscience , les louanges des hommes , et l'amour des dieux ? Va , ma tille , je t'ai devinée , tu n'as parlé de toi qu'à cause de mes malheureux fils. Hélas ! c'est à eux maintenant quo tu vas te consacrer. Un seul sentiment aura donc remplîtes jours! ta vie entière n'aura été qu'une vie de dévouement et de sacrifices. Non, tant de vertu ne restera pas sans récompense ; ma fille , crois-en les paroles d'OEdipe qui va mourir. Adieu, t

Anligone s'éloigne en pleurant. Bientôt clic entend un bruit effroyable; Le jour parait s'éteindre; seulement quelques éclairs rares, mais prolongés , traversent l'obscurité profonde. Les sommclsdu Parnasse, les cimes de l'Hélicon semblent jeter des flammes . Le torrent de la vallée rend un gémissement pareil à celui dont OEdipe venait de parler. Tout à coup retentit au loin comme le roulement d'un char qui se précipite du baul'

DIALOGUES

d'une montagne dans le fond d'un ravin , où il arrive brisé. Antigone se retourne , le cœur serré de mille angoisses , et elle voit , entre les deux chênes embrasés , le malheureux roi de ïhèbes , le visage couvert d'un long voile , tenant d'une main le couteau sacré , et de l'autre la patère , pleine du sang de la victime. L'auguste misérable est entouré d'une lumière dont la vierge ne peut soutenir tout l'éclat, et qui s'éteint aussitôt : alors d'épaisses ténèbres lui dérobent la vue de son père ; et, du sein de ces ténèbres mystérieuses, sort ce dernier -cri : «Hélas! hélas! adieu, ma fille! i A l'instant même renaît la clarté du jour : Antigone s'approche en tremblant; mais elle ne trouve que la brebis égorgée : il ne restait plus mn d'OEdipe. Ainsi disparut de la terre le fils

de Laïus. Fut-il consumé par la foudre? fut- il englouti dans un abîme? fut -il enlevé vivant dans l'Olympe? Les dieux se sont réservé ce se- Gret.

La généreuse fille d'OEdipe , restée seule , partagée entre l'étonnement et la douleur , chercha trois jours entiers le corps de son père , pour lui rendre les honneurs de la sépulture. Les chênes embrasés brûlaient encore. Elle ne foulait qu'avec terreur ce lieu consacré par le jugement des dieux. A la fin , excédée de fatigue , elle se réfugie dans la modeste demeure d'un vieux pasteur , en attendant qu'elle puisse exécuter les dernières volontés de son père , et se rendre à la cour de Thésée.

Ballancue. Atittgone , Uv, It,

CARACTÈRES OU PORTRAITS. ET PARALLÈLES

la Nature , féconde eu bizarres portraits , Dans chaque âme est marquée a de différents traits. BOILKAU. AHpoCt., chant l.

NltCEPTES DU GENRE.

Portrait. Description de la figure ou du caractère d'une personne , quelquefois de Tune et de l'autre. Lorsque c'est une espèce d'hommes que l'on peint, comme l'avare, le jaloux , l'hypocrite, la prude , la coquette , ce n'est plus un portrait, c'est un caractère ; et c'est là ce qui distingue la «alirc permise , de la satire qui ne l'est pas. La Bruyère fut accusé d'avoir fait des portraits , il n'avait fait que des caractères ; mais la malignité, en les appliquant et en calomniant le peintre, avait deux plaisirs à la fois.

La poésie, l'éloquence et l'histoire , sont également susceptibles de cette sorte de peinture ; il faut seulement observer que leur manière n'est pas la même.

Dans tous les genres d'éloquence , un portrait peut être placé. Dans la louange et dans le blâme, rien de plus naturel. Dans la délibération , il importe encore plus de faire connaître les hommes , et par conséquent de les peindre. Dans le plaidoyer, c'est aussi très-souvent par les qualités personnelles , qu'on peut juger de l'intention , de la vraisemblance , de la nature même de l'action, et du degré d'indulgence ou de rigueur qu'elle mérite.

Or, dans tous les cas où l'orateur a un grand intérêt de faire connaître une personne , il a droit de la peindre ; et plus le portrait sera fidèle , intéressant , important à la cause , plus il aura de beauté réelle ; car la beauté , en fait d'éloquence , n'est que la bonté combinée avec la force du moyen.

L'histoire est, de tous les genres, celui auquel celle manière de rassembler les traits d'un caractère et de le dessiner avec précision sernbie être la plus propre et la plus familière. Mais, dans l'histoire même, lorsqu'ils sont trop fréquents, les portraits nous 6onl importuns. Vrais, singuliers, intéressants pour l'intelligence nés faits; importants par le rôle qu'ont joué les personnes ;

I frappants, et par leur ressemblance et par K» force , la justesse , l'originalité des traits qui les composent , ils font sur nous l'impression d'une vérité lumineuse , qui répand au loin ses rayons. Mais le portrait d'un homme isolé, et dont le caractère n'est d'aucune influence, n'a lui-même aucun intérêt, et ne peut être dans l'histoire qu'un ornement postiche et vain, digne tout au plus d'amuser une curiosité frivole , mais indigne d'un vrai sage, comme d'un lecteur sérieux. La règle de l'un sera donc de ne se donner la peine de peindre que les personnes qui , par leur caractère , leurs fonctions , leurs rapports avec les faits intéressants , peuvent donner envie à l'autre de les connaître et de les voir au naturel. Par là , les portraits seront rares , et ils se feront désirer.

Je crois même , et j'en ai pour exemple tous les meilleurs historiens , que lorsque tout un caractère se développe dans l'action même , il est assez connu par elle , et qu'il est inutile d'en résumer les traits.

Plutarque les a réunis , mais au moment du parallèle, et c'est alors qu'il est indispensable de rassembler tous les rapports. Si cependant, à la fin d'un règne ou de la vie d'un homme , un court épilogue en rappelle les circonstances les plus marquées , et le l'ait voir lui-même d'un coup d'œil avec les traits de caractère , les variations, les contrastes , les qualités diverses ou opposées que les événements ont fait paraître en lui , co sera sans doute un mérite et une grande beauté de plus. Tel est dans Tacite le portrait de Tibère à la fin de son règne, modèle* effrayant , pour ne pas dire désespérant , de précision , de force et de clarté1.

Il est aisé de concevoir pourquoi, dans des mémoires particulières, les portraits sont naturellement plus fréquents qu'ils ne doivent l'être dans l'histoire. Celle-ci n'a guère l'intérêt que de f.ùrd-

CARACTÈRES OU PORTRAITS

connaître l'homme public , et les événements l'exposent ; au lieu que des mémoires nous décèlent l'homme privé , et ne font qu'effleurer les actions publiques. Les Mémoires du cardinal de Retz sont le derrière de la toile du singulier spectacle de la Fronde ; et, dans les portraits qu'il nous trace des personnages principaux de cette scène héroïcomique , il nous fait voir souvent ce que l'action même ne nous aurait point appris.

Par la même raison, lorsque, dans l'histoire, un personnage a plus d'influence que d'apparence , qu'il agit plus au dedans qu'au dehors , il est intéressant de décrire avec soin ce ressort intérieur et secret des événements qu'on raconte. Ainsi rien de plus nécessaire, de plus intéressant clans le récit du règne de Tibère, quele^or<rai< de Séjan *.

Dans un historien éloquent ( presque tous les anciens l'étaient , témoin Thucydide , Xénophon , Salluste, Tite-Live et Tacite), la manière de peindre* ne diffère de celle de l'orateur que par une précision et une vérité plus sévères. On va le voir par des exemples qui dédommageront un peu de la sécheresse de mes observations. Salluste peint Catilina.

« Lucius Catilina... Voyez Salluste. t

De ce caractère et de celui de César, Rossuet semble avoir formé le portrait de Cromwell , où le ton de l'éloquence est plus élevé que celui de l'histoire.

I Voyez Tacile,

« Un homme s'est rencontré , etc. >V. plus bas.

Mais la différence est plus sensible encore dans le portrait qu'a fait Cicéron de ce même Catilina, en justifiant Ccelius d'avoir été lié avec ce factieux, reproche important à détruire.

« Habuil Catilina... , etc. »

Que l'on rapproche ce morceau de celui de Salluste ; et , des deux côtés , on aura un modèle de perfection dans l'art de peindre en orateur et en historien.

Mais, pour ceux qui n'entendent point la langue de Cicéron et de Salluste, il y a, dans la nôtre, de grands exemples de l'un et de l'autre genre d'écrire. Le cardinal de Retz, dans ses Mémoires, a fait les portraits du grand Condé et de Turenne.

« M. le prince , né capitaine , etc. »

« M. de Turenne a eu , dès sa jeunesse, etc.»

Voilà l'historien , voici l'orateur :

« Vit-on jamais en deux hommes , etc. 2, s dit Rossuet.

Rien n'éblouit tant les lecteurs superficiels que Ils portraits de fantaisie ; rien ne décèle mieux l'ignorance de l'écrivain aux yeux de l'homme instruit et clairvoyant. Sans même consulter les faits, et avoir présent le modèle, un lecteur judicieux distingue un portrait qui ressemble, d'un portrait vague et imaginaire,

marmontf.i,. Éléments de littérature, t. IV,

2 Voyez plus bas.

CARACTÈRES POLITIQUES

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