LES GRECS, LES ROMAINS
Quoi qu'en dise un des plus judicieux écrivains de l'antiquité qui cherche à diminuer la gloire des Grecs, leur histoire ne tire point son principal lustre du génie et de l'art des grands hommes qui l'ont écrite. Peut-on jeter les yeux sur tout le corps de la nation grecque , et ne pas avouer qu'elle s'élève souvent au-dessus des forces de l'humanité ? On voit quelquefois tout un peuple être magnanime comme Thémistocle, et juste comme Aristide. Salluste nierait-il que Marathon , les Thcrmopyles , Salamine , Platée , Mycale , la retraite des Dix mille, et tant d'autres exploits exécutés dans le sein même de la Grèce pendant le cours de ses guerres domestiques , ne soient au-dessus des louanges que leur ont données les historiens? Les Romains n'ont vaincu les Grecs que par les Grecs mêmes. Mais quelle aurait été la fortune de ces conquérants, si, au lieu de porter la guerre dans la Grèce corrompue par mille vices , et affaiblie par ses haines et ses divisions intestines, ils y avaient trouvé ces capitaines, ces soldats , ces magistrats , ces citoyens qui avaient triomphé des armes de Xerccs? Le courage aurait été alors opposé au courage , la discipline à la discipline, la tempérance à la tempérance , les lumières aux lumières , l'amour de la liberté , de la patrie et de la gloire , à l'amour de la liberté , de la patrie et de la gloire.
Un éloge particulier que mérite la Grèce , c'est d'avoir produit les plus grands hommes dont l'iiisloirc doive conserver le souvenir. Je n'en excepte pas la république romaine , dont le gouvernement était toutefois si propre à échauffer les esprits, à exciter les talents, et à les produira dans tout leur jour. Qu'opposera-l-elle à un Ly curcuc, à un Thémistocle, à un Cimon, à un
l'oyez en vers, Portraits, la traduction de ce morceau.
20â CAKACTEUfcS OU PORTRAITS,
Épaminondas, etc., etc.? On peut dire que la grandeur des Romains est l'ouvrage de toute la république. Aucun citoyen de Rome ne s'élève au-dessus de son siècle et de la sagesse de l'État , pour prendre un nouvel essor et lui donner une face nouvelle. Chaque Romain n'est sage, n'est grand , que par la sagesse et le courage du gouvernement; il suit la roule tracée, et le plus grand homme ne fait qu'y avancer de quelques pas plus que les autres. Dans la Grèce , au contraire , je vois souvent ces génies vastes , puissants et créateurs, qui résistent au torrent de l'habitude, qui se prêtent à tous les besoins différents de l'État , qui s'ouvrent un chemin nouveau , et qui , en se portant dans l'avenir , se rendent les maîtres des événements. La Grèce n'a éprouvé aucun malheur qui n'ait été prévu longtemps d'avance par quelqu'un de ses magistrats; et plusieurs citoyens ont retiré leur patrie du mépris où elle était tombée , et l'ont fait paraître avec le plus grand éclat. Quel est, au contraire, le Romain qui ait dit à sa république que ses conquêtes devaient la mener à sa ruine ? Quand le gouvernement se déformait , quand on abandonnait aux proconsuls une autorité qui devait les affranchir du joug des lois , quel Romain a prédit que la république serait vaincue par ses propres armées ? Quand Rome chancelait dans sa décadence , quel citoyen est venu à son secours , et a opposé sa sagesse à la fatalité qui semblait l'entraîner?
Dès que les Romains cessèrent d'être libres , ils devinrent les plus lâches des esclaves. Les Grecs , asservis par Philippe et Alexandre , ne désespérèrent pas de recouvrer leur liberté : ils surent , en effet , se rendre indépendants sous les successeurs de ces princes. S'il s'éleva mille tyrans dans la Grèce, il s'y éleva aussi mille Thrasybule *.
Écrasée enfin sous le poids de ses propres divisions et de la puissance romaine , la Grèce conserva une sorte d'empire , mais bien honorable , sur ses vainqueurs. Ses lumières et son goût pour les lettres , la philosophie et les arts , la vengèrent , pour ainsi dire , de sa défaite , et soumirent à leur tour l'orgueil des Romains. Les vainqueurs devinrent les disciples des vaincus , et apprirent une langue que les Homère, les l'indare , les Thucydide, les Xénophon , les Démosthène, les Platon, les Euripide, etc., avaient embellie de toutes les grâces de leur esprit. Des orateurs qui charmaient déjà Rome allèrent puiser chez les Grecs ce goût fin et dé-
« Thrasybule, un des plus grands capitaines d'Athènes , se révolta deux fois contre la tyrannie : d'abord contre le gouvernement des Quatre-Cents, ensuite contre celui des Trente. (N. E.)
2 voyez les r.econs latines anciennes.
licat , peut-être le plus rare des talents , et ces secrets de l'art qui donnent au génie une nouvelle force ; ils allèrent , en un mot , se former au talent enchanteur de tout embellir. Dans les écoles de philosophie , où les Romains les plus distingués se dépouillaient de leurs préjugés , ils apprenaient à respecter les Grecs ; ils rapportaient dans leur patrie leur reconnaissance et leur admiration , et Rome rendait son joug plus léger; elle craignait d'abuser des droits de la victoire , et, par ses bienfaits, distinguait la Grèce des autres provinces qu'elle avait soumises. Quelle gloire pour les lettres d'avoir épargné au pays qui les a cultivées, des maux dont ses législateurs, ses magistrats et ses capitaines n'avaient pu le garantir! Elles sont vengées du mépris que leur témoigne l'ignorance, et sûres d'être respectées, quand il se trouvera d'aussi justes appréciateurs du mérite que les Romains 2.
mablt. Observations sur l'histoire de France.