LES ARABES
Les Arabes , avec une petite taille , un corps maigre , une voix grêle, ont un tempérament robuste, le poil brun, le visage basané, ïesyeuxnoirs et vifs , une physionomie ingénieuse , mais rarement agréable.
Ce contraste de traits et de qualités qui paraissent incompatibles, semble s'être réuni dans cette race d'hommes pour en faire une nation singulière, dont la figure et le caractère tranchent assez fortement entre les Turcs , les Africains et les Persans, dont ils sont environnés. Graves et sérieux, ils attachent de la dignité à leur longue barbe, parlent peu, sans gestes, sans s'interrompre, sans se choquer dans leurs expressions. Ils se piquent , entre eux, de la plus exacte probité , par une suite de cet amour-propre et de cet esprit patriotique qui, joints ensemble, font qu'une nation, une horde, un corps s'estime, se ménage, se préfère à tout le reste de la terre. Plus ils conservent leur caractère flegmatique , plus ils sont redoutables dans la colère qui les a fait en sortir. Ce peuple a de l'intelligence et même de l'ouver» ture pour les sciences ; mais il les cultive peu, soit défaut de secours, ou même de besoins, aimant mieux souffrir sans doute les maux de la nature que les peines du travail. Les Arabes de nos jours n'ont aucun monument de génie, aucune
chose , et le caractère françai sous ce rapport.
s'est singulièrement medifiô
ET PARALLÈLES
production de leur industrie , qui les rende recommandablcs dans l'histoire de l'esprit humain . . . Indépendamment de cette ressource ( le pillage des caravanes) , les Arabes de la partie du désert qui est le plus au nord, en ont cherché une autre dans leurs brigandages. Ces hommes si humains, si fidèles, si désintéressés entre eux, sont féroces etavides avec les nations étrangères. Hôtes bienfaisants et généreux sous leurs tentes, ils dévastent habituellement les bourgades et les petites villes de leur voisinage. On les trouve bons pères, bons maris, bons maîtres; mais tout ce qui n'est pas de leur famille est leur ennemi. Leurs courses s'étendent souvent fort loin ; et il n'est pas rare que la Syrie , la Mésopotamie, la Perse , en soient le théâtre.
Les Arabes fixés sur l'océan Indien et sur la mer Rouge , ceux qui habitent ce qu'on appelle l'Arabie Heureuse, étaient autrefois un peuple doux , amoureux de la liberté , content de son indépendance, sans songer à faire des conquêtes. Ils étaient trop attachés au beau ciel sous lequel ils vivaient , à une terre qui fournissait presque sans culture à leurs besoins , pour être tentés de dominer sous un autre climat, dans d'autres campagnes. Mahomet changea leurs idées; mais il ne leur reste plus rien de l'impulsion qu'il leur avait donnée. Leur vie se passe à fumer, à prendre du café , de l'opium , du sorbet , à faire brûler des parfums exquis, dont ils reçoivent la fumée dans leurs habits légèrement imprégnés d'une aspersion d'eau rose. Ces plaisirs sont souvent suivis ou précédés de vers galants ou amoureux.
Leurs compositions sont d'une grâce, d'une mollesse, d'uu raffinement, soit d'expression, soit de sentiment, dont n'approche aucun peuple ancien ou moderne. La langue qu'ils parlent dans ce monde à leur maîtresse semble être celle qu'ils parleront dans l'autre à leurs houris. C'est une espèce de musique si touchante, si fine ; c'est un murmure si doux ; ce sont des comparaisons si riantes et si fraîches ! je dirais presque que leur poésie est parfumée comme leur contrée. Ce qu'est l'honneur dans les mœurs de nos paladins, les imitations de la nature le sont dans les poèmes arabes : là, c'est une quintessence de vertu ; ici, c'est une quintessence de volupté. On les voit i abattus sous les ardeurs de leurs passions et de i leur climat, ayant à peine la force de respirer. Ils s'abandonnent sans réserve â une langueur délicieuse, qu'ils n'éprouveraient pas peut-être sous un autre ciel.
■Ile portrait de Plularquc, comme peintre des grands I hommes, et modelé en ce genre, nous a paru devoir assez * naturellement précéder ceux qui suivent. Ainsi placé, il
Évoque devant moi les grands hommes : je veux les voir et converser avec eux, disait un jeune prince plein d'imagination et d'enthousiasme, à une pythonisse célèbre qui passait dans l'Orient pour évoquer les morts. Un sage qui n'était pas loin de là, et qui passait sa vie dans la retraite, approcha , et lui dit : Je vais exécuter ce que tu demandes : liens , prends ce livre ; parcours avec attention les caractères qui le composent ; à mesure que tu liras, lu verras s'élever autour de loi les ombres des grands hommes, et elles ne le quitteront plus. Ce livre était les Hommes Illustres du philosophe de Chéronée.
C'est là, en effet, que toute l'antiquité se trouve. Là, chaque homme paraît tour à tour avec son génie , et les talents et les vertus qui ont influé sur le sort des peuples. Naissance , éducation, mœurs, principes, ou qui tiennent au caractère , ou qui le combattent; concours de plusieurs grands hommes qui se développent en se choquant ; grands hommes isolés, et qui semblent jetés hors des routes de la nature dans des temps de faiblesse et de langueur; lutte d'un grand caractère contre les mœurs avilies d'un peuple qui tombe; développement rapide d'un peuple naissant à qui un homme de génie imprime sa force ; mouvement donné à des nations par les lois, par les conquêtes, par l'éloquence ; grandes vertus , toujours plus rares que les talents , les unes impétueuses et fortes , les autres calmes et raisonnées ; desseins tantôt conçus profondément, et mûris par les années , tantôt inspirés , conçus, exécutés presque à la fois, et avec cette vigueur qui renverse tout, parce qu'elle ne donne le temps de rien prévoir; enfin des vies éclatantes , des morts illustres et presque toujours violentes ; car„ par une loi inévitable , l'action de ces hommes qui remuent tout, produit une résistance égale dans ce qui les entoure ; ils pèsent sur l'univers, et l'univers sur eux; et, derrière la gloire, est presque toujours caché l'exil, le fer ou le poison : tel est à peu près le tableau que nous offre Plutarque.
A l'égard du style et de la manière, c'est celle d'un vieillard plein de sens, accoutumé au spectacle des choses humaines, qui ne s'échauffe pas, qui ne s'éblouit pas, admire avec tranquillité, et ' blâme sans indignation. Sa marche est mesurée, et il ne la précipite jamais. Semblable à une rivière calme, il arrête, il revient, il suspend son cours, il embrasse lentement un terrain vaste ; il
dicte à la fois les règles de l'art, cl renouvelle , pour ainsi dire , l'évocation sublime énoncée dans les premières Ugn es de ce morceau.
CARACTERES OU PORTRAITS
sème tranquillement , et comme au hasard , sur sa route, tout ce que sa mémoire vient lui offrir. Enfin , partout il converse avec le lecteur : c'est le Montaigne des Grecs; mais il n'a point comme lui cette manière pittoresque et hardie de peindre ses idées , et celle imagination de style que peu de poètes même ont eue comme Montaigne. A cela près , il attache et intéresse comme lui, sans paraître s'en occuper.
Son grand art surtout est de faire connaître les hommes par les petits détails. Une fait donc point de ces portraits brillants donc Salluste le premier donna des modèles, et que le cardinal de Retz, par ses Mémoires, mit si fort à la mode parmi nous; il fait mieux, il peint en action. On croit voir tous ces grands hommes agir et converser. Toutes ces figures sont vraies et ont les proportions exactes de la nature. Quelques personnes pensent que c'est dans ce genre qu'on devrait écrire tous les éloges. On éblouirait peut-être moins, disentelles , mais on satisferait plus ; et il faut savoir quelquefois renoncer àradmiralion pour l'estime. thomas. Essai sur les éloges.
Périclès s'aperçut de bonne heure que sa naissance et ses richesses lui donnaient des droits et le rendaient suspect. Un autre motif augmentait ses alarmes. Des vieillards qui avaient connu Pisistrate , croyaient le retrouver dans le jeune Périclès ; c'était, avec les mêmes traits , le même son de voix et le même talent de la parole : il fallait se faire pardonner cette ressemblance , et les avantages dont-elle était accompagnée. Périclès consacra ses premières années à l'élude de la philosophie, sans se mêler des affaires publiques, et ne paraissant ambitionner d'autre distinction que celle de la valeur.
Après la mort d'Aristide et l'exil de Thémistocle , Cimon prit les rênes du gouvernement ; mais, souvent occupé d'expéditions lointaines, il laissait la confiance des Athéniens flotter entre plusieurs concurrents incapables de la fixer. On vit alors Périclès se retirer de la société , renoncer aux plaisirs , attirer l'attention de la multitude par une démarche lente , un maintien décent , un extérieur modeste , et des mœurs irréprochables. 11 parut enfin à la tribune , et ses premiers essais étonnèrent les Athéniens ; il devait à la nature d'être le plus éloquent des hommes , et au travail d'être le premier des orateurs de la Grèce.
Les maîtres célèbres qui avaient élevé son enfance , continuant à l'éclairer de leurs conseils, remontaient avec lui aux principes de la morale et de la politique; et de là celle profondeur,
cette plénitude de lumières , cette force de style , qu'il savait adoucir au besoin ; ces grâces qu'il ne négligeait point , qu'il n'affecta jamais ; tant d'autres^qualités qui le mirent en état de persuader ceux qu'il ne pouvait convaincre , et d'entraîner ceux même qu'il ne pouvait ni convaincre ni persuader.
On trouvait dans ses discours une majesté imposante sous laquelle les esprits restaient accablés. C'était le fruit de ses conversations avec le , philosophe Anaxagore , qui , en lui développant le principe des êtres et les phénomènes de la nature , semblait avoir agrandi son âme naturellement élevée*
On n'était pas moins frappé de la dextérité avec laquelle il pressait ses adversaires , et se dérobait à leurs poursuites. Il la devait au philosophe Zenon d'Ëlée qui l'avait plus d'une fois conduit dans les détours d'une dialectique captieuse, pour lui en découvrir les issues secrètes. Aussi l'un des plus grands antagonistes de Périclès disait souvent : « Quand je l'ai terrassé, et que je le tiens « sous moi , il s'écrie qu'il n'est point vaincu , et t le persuade à tout le monde, >
Périclès connaissait trop bien sa nation , pour ne pas fonder ses espérances sur le talent de la parole , et l'excellence de ce talent, pour n'être pas le premier à le respecter. Avant que de paraître en public , il s'avertissait en secret qu'il allait parler à des hommes libres , à des Grecs , à des Athéniens.
Cependant il s'éloignait le plus qu'il pouvait de la tribune , parce que , toujours ardent à suivra avec lenteur le projet de son élévation, il craignait, d'effacer par de nouveaux succès l'impression des premiers , et de porter trop tôt l'admiration du peuple à ce point d'où elle ne peut que descendre. On jugea qu'un orateur qui dédaignait des applaudissements dont il était assuré, méritait la confiance qu'il ne cherchait pas, et que les affaires dont il faisait le rapport devaient être bien importantes , puisqu'elles le forçaient à rompre le silence.
On conçut une haute idée du pouvoir qu'il avait sur son âme , lorsqu'un jour que l'assemblée se prolongea jusqu'à la nuit , on vit un simple particulier ne cesser de l'interrompre et de l'outrager, le suivre avec des injures jusque dans sa maison , et Périclès ordonner froidement à un de ses esclaves de prendre un flambeau , et de conduire cet homme chez lui.
Quand on vit enfin que partout il montrait non-
ulement le talent , mais encore la vertu propre
à la circonstance; dans son intérieur, là modestie
I et la frugalité des temps anciens ; dans les emploi;;
! de l'administration, un désintéressement et une
! probité inaltérables; dans le commandement des
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armées , l'attention à ne rien donner au hasard , et à risquer plutôt sa réputation que le salut de l'État , on pensa qu'une âme qui savait mépriser les louanges et l'insulte, les richesses, les super- (luilés, et la gloire elle-même, devait avoir pour le bien publie celte chaleur dévorante qui étouffe les autres passions , ou qui du moins les réunit dans un sentiment unique.
Ce fut surtout celte illusion qui éleva Périclès; cl il sut l'entretenir , pendant près de quarante ans, dans une nation éclairée, jalouse de son autorité, et qui se lassait aussi facilement de son admiration que de son obéissance.
Il avait subjugué le parti des riches en flattant la multitude ; il subjugua la multitude en réprimant ses caprices, tantôt par une opposition invincible, tantôt par la sagesse de ses conseils, ou par les charmes de son éloquence. Tout s'opérait par ses volontés, tout se faisait , en apparence, suivant les règles établies; et la liberté, rassurée par le maintien des formes républicaines, expirait, sansqu'on s'en aperçût, sous lepoids du génie.
Plus la puissance de Périclès augmentait, moins il prodiguait son crédit et sa présence. Renfermé dans un pelit cercle de parents et d'amis , il veillait , du fond de sa retraite , sur toutes les parties du gouvernement, tandis qu'on ne le croyait occupé qu'à pacifier ou bouleverser la Grèce. Les Athéniens , dociles au mouvement qui les entraînait, en respectaient l'auteur, parce qu'ils le voyaient rarement implorer leurs suffrages : et , aussi excessifs dans leurs expressions que dans leurs sentiments, ils ne représentaient Périclès que sous les traits du plus puissant des dieux. Faisait-il entendre sa voix dans les occasions essentielles, on disait que Jupiter lui avait confié la foudre el les éclairs. N'agissait-il dans les autres que par le ministère de ses créatures , on se rappelait que le souverain des cieux laissait à des génies subalternes les détails du gouvernement de l'univers.
Périclès , dans la troisième année de la guerre du Péloponèsc, mourut des suites de la peste; cl celle perte fut pour les Athéniens la plus irréparable. Quelque temps auparavant, aigris par l'excès de leurs maux, ils l'avaient dépouillé de son autorité , et condamné à une amende : ils venaient de reconnaître leur injustice , cl Périclès la leur avait pardonnéc, quoique dégoûté du commandement par la légèreté du peuple, et par la perte de sa famille et de la plupart de ses amis, que la peslc avait enlevés.
Près de rendre le dernier soupir, cl ne donnant plus aucun signe de vie , les principaux d'Athènes, assemblés autour de son lit, soulageaient leur douleur, en racontant ses victoires ci le nombre de ses trophées. » Ces exploits ,
leur dit-il en se soulevant avec effort , sont l'ouvrage de la fortune, et me sont communs avec d'autres généraux : le seul éloge que je mérite . est de n'avoir fait prendre le deuil à aucun citoyen, i
BARTHÉLÉMY. Foyage (CAnacharsis.
Des historiens ont flétri la mémoire de cet Athénien ; d'autres l'ont relevée par des éloges , sans qu'on puisse les accuser d'injustice ou de partialité. Il semble que la nature avait essayé de réunir en lui tout ce qu'elle peut produire de plus fort en vices et en vertus.
Une origine illustre , des richesses considérables , la ligure la plus distinguée , les grâces les plus séduisantes , un esprit facile cl étendu, l'honneur enfind'apparlenir à Périclès : tels fuient les avantages qui éblouirent d'abord les Athéniens, et dont il fut ébloui le premier.
Dans un âge où l'on n'a besoin que d'indulgence et de conseils, il eut une cour et des flatteurs ; il étonna ses maîtres par sa docilité, cl les Athéniens par la licence de sa conduite. Socrate , qui prévit de bonne heure que ce jeune homme sérail le plus dangereux des citoyens d'Athènes, s'il n'en devenait le plus utile, rechercha son amitié, l'obtint à force de soins , et ne la perdit jamais : il entreprit de modérer cette vanité qui ne pouvait souffrir dans le monde ni de supérieur ni d'égal ; et tel était en ces occasions le pouvoir de la raison ou de la vertu, que le disciple pleurait sur ses erreurs, et se laissait humilier sans se plaindre.
Quand il entra dans la carrière des honneurs , il voulut devoir ses succès moins à l'éclat de sa magnificence et de ses libéralités qu'aux attraits de son éloquence. Il parut à la tribune : un léger défaut de prononciation prêtait à ses paroles les grâces naïves de l'enfance ; et , quoiqu'il hésitai quelquefois pour trouver le mot propre, il fui regardé comme un des plus grands orateurs d'Athènes. Il avait déjà donné des preuves de sa valeur ; et , d'après ses premières campagnes , on augura qu'il serait un jour le plus habile général de la Grèce. Je ne parlerai point de sa douceur, de son affabilité, ni de tant d'autres qualités qui concoururent à le rendre le plus aimable des hommes.
Il ne fallait pas chercher dans son cœur l'élévation que produit la vertu; mais on y trouvait la haïdiesse que donne l'instinct de la supériorité. Aucun obstacle , aucun malheur ne pouvait ni le surprendre ni le décourager : il semblait persuadé que, lorsque les âmes d'un certain ordre rie l'ont pas tout ce qu'elles veulent , c'est qu'elles n'osent pas loin ce qu'elles peuvent. Forcé par
CARACTERES OU PORTRAITS
les circonstances de servir les ennemis de sa patrie , il lui fut aussi facile de gagner leur confiance par son ascendant , que de les gouverner par la sagesse de ses conseils. Il eut cela de particulier , qu'il fit triompher le parti qu'il favorisait, et que ses nombreux exploits ne furent jamais ternis par aucun revers.
Dans les négociations , il employait tantôt les lumières de son esprit , qui étaient aussi vives que profondes ; tantôt des ruses et des perfidies , que des raisons d'État ne peuvent jamais autoriser ; d'autres fois, la facilité d'un caractère que le besoin de dominer ou le désir de plaire pliait sans effort aux conjonctures. Chez tous les peuples , il s'attira les regards , et maîtrisa l'opinion publique. Les Spartiates furent étonnés de sa frugalité ; les Thraces, de son intempérance ; les Béotiens, de son amour pour les exercices les plus violents ; les Ioniens , de son goût pour la paresse et la volupté ; les satrapes de l'Asie , d'un luxe qu'ils ne pouvaient égaler. Il se fût montré le plus vertueux des hommes , s'il n'avait jamais eu l'exemple du vice ; mais le vice l'entraînait sans l'asservir. Il semble que la profanation des lois et la corruption des moeurs n'étaient à ses yeux qu'une suite de victoires remportées sur les mœurs et sur les lois ; on pourrait dire encore que ses défauts n'étaient aussi que des écarts de sa vanité. Les traits de légèreté, de frivolité, d'imprudence , échappés à sa jeunesse ou à son oisiveté , disparaissaient dans les occasions qui demandaient de la réflexion et de la constance. Alors il joignait la prudence à l'activité , et les plaisirs ne lui dérobaient aucun des instants qu'il devait à sa gloire ou à ses intérêts.
Sa vanité aurait tôt ou tard dégénéré en ambition ; car il était impossible qu'un homme si supérieur aux autres , et si dévoré de l'envie de dominer , n'eût pas fini par exiger l'obéissance après avoir épuisé l'admiration. Aussi fut-il toute sa vie suspect aux principaux citoyens , dont les uns redoutaient ses talents, les autres ses excès , et tour à tour adoré , craint et haï du peuple, qui ne pouvait se passer de lui. Et, comme les sentiments dont il était l'objet devenaient des passions violentes , ce fut avec des convulsions de joie ou de fureur que les Athéniens relevèrent aux honneurs, le condamnèrent à la mort, le rappelèrent, et le proscrivirent une seconde fois.
Dans un moment d'ivresse, le petit peuple proposait de rétablir la royauté en sa faveur; mais, comme il ne se serait pas contenté de n'être qu'un roi , ce n'était pas la petite souveraineté d'Athènes
1 Barthélémy met ces mots dans la bouche d'Anacharsis, lorsqu'il vit entrer Alexandre à Athènes, après la bataille de Chéronèe. la douleur dont il parle plus loin est causée par
qui lui convenait , c'était un vaste empire qui ïc mît en état d'en conquérir d'autres.
Né dans une république , il devait s'élever audessus d'elle-même , avant que de la mettre à ses pieds. C'est là, sans doute , le secret des brillantes entreprises dans lesquelles il entraîna les Athéniens. Avec leurs soldats il aurait soumis des peuples , et les Athéniens se seraient trouvés asservis sans s'en apercevoir.'
Sa première disgrâce, en l'arrêtant presque au commencement de sa carrière, n'a laissé voir qu'une vérité : c'est que son génie et ses projets furent trop vastes pour le bonheur de sa patrie. On a dit que la Grèce ne pouvait porter deux Alcibiade ; on doit ajouter qu'Athènes en eut un de trop.