LE COURTISAN
N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de services, de bienveillance, de générosité, de fermeté dans un homme qui s'est depuis quelque temps livre à la
CARACTÈRES OU PORTRAITS
cour, et qui secrètement veut sa fortune. Le reconnaissez-vous, à son visage, à ses entretiens? U ne nomme plus chaque chose par son nom : il n'y a plus pour lui de fripons, de fourbes, de sots et d'impertinents : celui dont il lui échapperait de dire ce qu'il en pense , est celui-là même qui , venant à le savoir , l'empêcherait de cheminer.
Pensant mal de tout le monde , il n'en dit de personne ; ne voulant du bien qu'à lui seul , il veut persuader qu'il en veut à tous, afin que tous lui en fassent , ou que nul du moins ne lui soit contraire. Non content de n'être pas sincère, il ne souffre pas que personne le soit : la vérité blesse son oreille : il est froid et indifférent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le courtisan; et, parce qu'il les a entendues, il s'en croit complice et responsable.
Tyran de la société et martyr de son ambition , il a une triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours , une raillerie innocente , mais froide et contrainte , un ris forcé , des caresses contrefaites, une conversation interrompue, et des distractions fréquentes ; il a une profusion , ledirai-je? des torrents de louanges pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme placé, et qui est en faveur, et, pour tout autre, une sécheresse de pulmonique : il a des formules de compliment pour l'entrée et pour la sortie , à l'égard de ceux qu'il visite , ou dont il est visité ; et il n'y a personne de ceux qui se payent de mines et de façons de parler, qui ne sorte d'avec lui fort satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures; il est médiateur, confident, entremetteur; il veut gouverner, il a une ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour, il sait où il faut se placer pour être vu ; il sait vous embrasser, prendre part à votre joie , vous faire coup sur coup des questions empressées sur votre santé , sur vos affaires ; et , pendant que vous lui répondez, il perd le fil de sa curiosité , vous interrompt, entame un autre sujet, ou, s'il survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent, il sait, en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condoléance; il pleure d'un œil, et rit de l'autre. Se formant .quelquefois sur les ministres ou sur le favori , il parle en public de choses frivoles , du vent , de la gelée : il se tait au contraire , et fait le mystérieux , sur ce qu'il sait de plus important , et plus volontiers encore sur ce qu'il ne sait point.
LE MÊME
MÊHE SUJET.
Au seul mot de la cour, se réveillent dans
votre esprit les idées les plus flatteuses. Vous vous la représentez sous l'image du temple de la volupté , de l'orgueil et de la mollesse ; ces traits peignent mieux le monde que la cour. On n'y va pas chercher les plaisirs : hélas ! on aurait plutôt à se défendre de l'ennui ; on n'y va pas chercher les distinctions : la splendeur primitive du trône y éteint tout éclat qui n'est qu'emprunté; la majesté du maître y attire seule les regards et les hommages; les dieux du siècle y sont confondus avec la foule servile qui , partout ailleurs , les encense ; ils déposent en y entrant leur grandeur et leur fierté, et ils ne les reprennent que lorsqu'ils en sortent. Se flatterait-on d'y trouver les douceurs et les aises de la vie? Les habitants de ce séjour s'estiment trop heureux d'y camper sous des tentes : ils ne connaissent ni le sommeil ni la tranquillité; toujours contraints, toujours distraits, toujours hors d'euxmêmes , entraînés par un tourbillon rapide , ils vont sans dessein, sans plaisir, et les amusements du prince sont les fatigues des courtisans. Sans l'ambition et sans l'intérêt , les cours des rois ne seraient pas si fréquentées. Comme ces passions y sont excitées par la grandeur des récompenses, et gênées en même temps par la présence du souverain , et par la pénétration des concurrents , elles n'en sont que plus vives et mieux déguisées : ainsi , ce qui caractérise les vrais courtisans , ce qui , dans la même nation , en fait une nation séparée du reste des sujets , et différente de mœurs et de langage, c'est la soif immodérée de dominer et de s'enrichir , jointe à la duplicité : c'est cet art funeste où ils excellent de donner perpétuellement le change; de ne paraître occupés que de leurs plaisirs , tandis qu'ils ne songent qu'à leur fortune ; de tourner leurs défauts en agréments ; de prêter aux vices des couleurs qui les embellissent; de substituer à la vérité et aux sentiments des paroles artificieuses et des protestations simulées ; de mettre en œuvre les profondeurs et les ruses de l'intrigue ; d'affecter des manières libres et aisées qui ne promettent que candeur et que bonne foi ; de cacher les chagrins sous un visage riant ; de masquer la haine des dehors de la politesse, et de nuire dans les ténèbres en faisant semblant d'obliger au grand jour. Les bénédictions sont sur leurs lèvres , les malédictions sont dans leur cœur ; à les voir si attentifs, si prévenants, si officieux, on dirait qu'ils ne composent tous ensemble qu'une même famille dont les intérêts sont les mêmes : percez cette apparence trompeuse , vous découvrirez , dans ces amis prétendus, autant d'envieux et de rivaux , qui n'aspirent qu'à leur destruction mutuelle.
L'aliljé toulle.
ET PARALLÈLES