VIDA
(l'est un nouvel attrait pour le lecteur. A l'égard du présent et du passé , tout doit être à ses yeux sans nuage cl sans équivoque.
Les éclaircissements sont faciles dans l'épopée, où le poète cède et reprend la parole quand bon lui semble. Dans le dramatique , il faut un peu
plus d'art pour mettre l'auditeur dans la confidence ; mais comme , dans les moments passionnés , il est permis de penser tout haut , le spectateur entend la pensée. C'est donc une négligence inexcusable que de laisser, dans l'exposition des faits , une obscurité qui nous inquiète et qui nuise à l'illusion.
Si les faits sont trop compliqués , la méthode la plus sage , en travaillant , c'est de les réduire d'abord à leur plus grande simplicité; et, à mesure qu'on aperçoit dans leur exposé quelque embarras à prévenir , quelque nuage à dissiper , on y répand quelques traits de lumière. Le comble de l'art est de faire en sorte que ce qui éclaircit la narration soit aussi ce qui la décore.
Le poète est en droit de suspendre la curiosité, mais il faut qu'il la satisfasse ; cette suspension n'est même permise qu'autant qu'elle est motivée.
L'art de ménager l'attention sans l'épuiser consiste à rendre intéressant et comme inévitable l'obstacle qui s'oppose à l'éclaircissement , et à paraître soi-même partager l'impatience que l'on cause. On emploie quelquefois un incident nouveau pour suspendre et différer l'éclaircissement ; mais qu'on prenne garde à ne pas laisser voir qu'il est amené tout exprès , et surtout à ne pas employer plus d'une fois le même artifice. Le spectateur veut bien qu'on le trompe ; mais il ne veut pas s'en apercevoir.
Il n'y a que les faits surnaturels dont le poët soit dispensé de rendre raison en les racontant.
Les poêles anciens n'ont pas toujours dédaigné de motiver la volonté des dieux ; et le merveilleux csl bien plus satisfaisant lorsqu'il estfondé, comme, dans VÈnèide, le ressentiment de Junon contre les Troyens, cl la colère d'Apollon contre les Grecs dans r/Zi'atfe. Mais, pour motiver la conduite des dieux, il faut une raison plausible; il vaut mieux n'en donner aucune , que d'en alléguer de mauvaises.
Ce <pie je viens de dire de la clarté contribue aussi à la vraisemblance. Un fait n'est incroyable ,
NARRATIONS
que parce qu'on y vok de l'incompatibilité dans les circonstances , ou de l'impossibilité dans l'exécution. Or , en l'expliquant , tout se concilie , tout s'arrange , tout se rapproche de la vérité. Eliam incredibile solerlia efficit scepë credibile esse. ( Scaliger. ) C'est une idée lumineuse d'Aristote {pie la croyance que l'on donne à un fait se réfléchit sur l'autre , quand ils sont liés avec art. « Par Une espèce de paralogisme qui nous est naturel, nous concluons, dit-il, de ce qu'une chose est véritable , que celle qui la suit doit l'être. » Celte remarque importante prouve combien , dans le récit du merveilleux^ il est essentiel de mêler des circonstances communes.
Pour me persuader que les héros qu'on me présente ont fait réellement des prodiges dont je n'ai jamais vu d'exemples , il faut qu'ils fassent des choses qui , tous les jours , se passent sous mes yeux. Il est vrai que, parmi les détails de la vie commune , Ton doit choisir avec goût ceux qui ont le plus de noblesse dans leur naïveté, ceux dont la peinture a le plus de charmes ; et en cela les mœurs anciennes étaient plus favorables à la poésie que les nôtres. Les devoirs de l'hospitalité , les cérémonies religieuses , donnaient un air vénérable à des usages domestiques qui n'ont plus rien de touchant parmi nous. 11 y a donc de l'avantage à prendre ses sujets dans les temps éloignés , ou , ce qui revient au même , dans les pays lointains. Mais dans nos mœurs on peut trouver encore des choses naïves et familières , qui ne laissent pas d'avoir de la noblesse et de la beauté. Eh ! pourquoi ne peindrait-on pas aujourd'hui les adieux d'un guerrier qui se sépare de sa femme et de son fils, avec cette ingénuité naturelle qui rend si touchants les adieux d'Hector? Pourquoi ne pas s'attacher à cette nature simple et charmante, lorsqu'une fois on l'a saisie? Pourquoi du moins ne pas se relâcher plus souvent de cette dignité factice où l'on tient ses personnages en attitude et comme à la gêne? Le dirai-je ? le défaut dominant de notre poésie héroïque , c'est la roideur. Je la voudrais souple comme la taille des Grâces. Je ne demande pas que le plaisant s'y joigne au sublime ; mais je suis persuadé qu'on ne saurait trop y mêler le familier noble , et que c'est surtout de ces relâches que dépend l'air de vérité.
La troisième qualité de la narration, c'est l'à-propos. Toutes les fois que , des personnages qui sont en scène, l'un raconte et les autres écoutent , ceux-ci doivent être disposés à l'attention et au silence , et celui-là doit avoir eu quelques raisons de prendre , pour le récit dans lequel il s'engage, ce lieu, ce moment, ces personnes mêmes. S'il était vrai que Cinna rendit compte à Emilie , dans l'appartement d'Auguste , de ce qui
vient de se passer dans rassemblée di*s conjurés .,, la personne et le temps seraient convenables, mais le lieu ne le serait pas. Théramène raconte à Thésée tout le détail de la mort d'Hippolyte : la personne et le lieu sont bien choisis ; mais ce n'est point dans le premier accès de sa douleur, qu'un père, qui se reproche la mort de son fils, peut entendre la description du prodige qui l'a causée.
Une règle sûre pour éprouver si le récit vient à propos , c'est de se consulter soi-même, de se demander : « Si j'étais à la place de celui qui l'écoute, l'écouterais-je ? Le ferais-je à la place de celui qui le fait? Est-ce là même et dans cet instant que ma situation , mon caractère , mes sentiments ou mes desseins me détermineraient à le faire? » Cela tient à une qualité de la narration plus essentielle que l'à-propos : c'est de l'intérêt que je parle.
La narration purement épique , c'est-à-dire du poète à nous, n'a besoin d'être intéressante que pour nous-mêmes. Qu'elle réunisse à notre égard l'agrément et l'utilité, l'objet du poète est rempli : elle peut même se passer d'instruire , pourvu qu'elle attache. Or, le plaisir qu'elle peut causer est celui de l'esprit, de l'imagination ou du sentiment.
Plaisir de l'esprit , lorsqu'elle est une source de réflexion et de lumières : c'est l'intérêt que nous éprouvons à la lecture de Tacite. Il suffit à l'histoire ; il ne suffit pas à la poésie , mais il en fait le plus solide prix , et c'est par là qu'elle plaît aux sages- Plaisir de l'imagination, lorsqu'on présente aux yeux de l'âme le tableau de la nature : c'est là ce qui distingue la narration du poète de celle de l'historien. Le soin de la varier et de l'enrichir fait qu'on y mêle souvent des descriptions épisodiques ; mais l'art de les enlacer dans le tissu de la narration , de les placer dans les repos , de leur donner une juste étendue , de les faire désirer ou comme délassements , ou comme détails curieux ; cet art , dis-je, n'est pas facile.
Cet attrait même de la nouveauté , ce plaisir de l'imagination , s'il était seul , serait faible et bientôt insipide ; l'âme ne saurait s'attacher à ce qui ne l'éclairé ni ne l'émeut ; et du moins , si on la laisse froide , ne faut-il pas la laisser vide.
Plaisir du sentiment , lorsqu'une peinture fidèle et louchante exerce en nous celle faculté de l'âme par les vives impressions de la douleur ou de la joie; qu'elle nous émeut, nous attendrit, nous inquiète cl nous élonne, nous épouvante, nous afflige cl nous console tour à tour; enfin, qu'elle nous fait goûter la satisfaction de nous trouver sensibles, le plus délicat de tous les plaisirs.
De ces irois intérêts , le plus vif est évidemment celui-ci Le sentiment supplée à mut , et rien ne
NARUATIONS.
supplée au scntimenl : seul il se suffit à lai-même, et aucune autre beauté ne se soutient , s'il ne l'anime. Voyez ces récits qui se perpétuent d'âge en âge , ces traits dont on est si avide dès l'enfance , et qu'on aime à rappeler encore dans l'âge le plus avancé; ils sont tous pris dans le sentiment. Mais c'est du concours de ces trois moyens de captiver les esprits, que résultent l'attrait invincible de la narration et la plénitude de l'intérêt. C'est donc sous ces trois points de vue que (e poëte , avant de s'engager dans ce travail , iloit en considérer la matière, pour en mieux pressentir l'effet. Il jugera, par la nature du fonds , de sa stérilité ou de son abondance ; et , glissant sur les endroits qui ne peuvent rien produire , il réservera les forces du génie pour cerner en un champ fécond.
SURMONTE!.. Éléments de littérature.
MOUT D'iIIPPOLYTE.
A peine nous sortions des portes de Trézène: 11 était sur son char; ses gardes affligés Imitaient son silence , autour de lui rangés. Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes; Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes. Ses superbes coursiers , qu'on voyait autrefois , Pleins d'une ardeur si noble, obéir à sa voix, L'œil morne maintenant, et la tête baissée, Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri, sorti du sein des flots, Das airs , en ce moment», a troublé le repos , Et du sein de la terre une voix formidable Répond , en gémissant, à ce cri redoutable. Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé; Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé. Cependant, sur le dos de la plaine liquide, S'élève à gros bouillons une montagne humide. L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux, Parmi des flols d'écume, un monstre furieux. Son front large est armé de cornes menaçantes; Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes. Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux ; Ses longs mugissements font trembler le rivage. Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage. La terre s'en émeut, l'air en est infecté, Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
Tout fuit, et, sans s'armer d'un courage inutile, Dans le temple voisin chacun cherche un asile. Hippolyle lui seul, digne lils d'un héros, Arrête ses coursiers, saisit ses javelots, Pousse au monstre; et, d'un dard lancé d'une main Il lui fait dans le flanc une large blessure. [sûre, De rage et de douleur le monstre bondissant Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant, Se roule, et leur présente une gueule enflammée Qui les couvre de feu , de sang et de fumée. La frayeur les emporte; et, sourds à celle lois , Ils ne connaissent plus ni le frein, ni la voix. En efforts impuissants leur maître se consume. Ils rougissent le mors d'une sanglante écume. Ou dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux, liudicu qui d'aiguillons pressai! leursflancs poudreux.
A travers les rochers la peur les précipite. L'essieu crie et se rompt. L'intrépide Hippolyts Voit voler en éclats tout son char fracassé. Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé. Excusez ma douleur. Cette image cruelle Sera pour moi de pleurs une source éternelle. J'ai vu , seigneur, j'ai vu votre malheureux fils Traîné par les chevaux que sa main a nourris. Il veut les rappeler, et sa voix les effraie. Ils courent. Tout son corpsn'cst bientôt qu'uneplakv De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit. Ils s'arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques Où des rois ses aïeux sont les froides reliques. Je cours en soupirant, et sa garde me suit; De son généreux sang la tracejious conduit; Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes. J'arrive, je l'appelle, et, me tendant la main , Il ouvre un œil mourant qu'il referme soudain. « Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie: Prends soin , après ma mort, de la triste Aricie... Cher ami , si mon père un jour désabusé Plaint le malheur d'un fils faussement accusé, Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive, Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive, Qu'il lui rende... » A ce mot, ce héros expiré N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré, Trisle objet où des dieux triomphe la colère, .
Et que méconnaîtrait l'œil même de son père. racine. Phèdre, acte v.