L HORREUR DES GUERRES CIVILES
D'Ailly portait partout la crainte et le trépas, D'Ailly tout orgueilleux de trente ans de combats, Et qui , dans les horreurs de la guerre cruelle, Reprend, malgré son âge, une force nouvelle. Un seul guerrier s'oppose à ses coups menaçants : C'est un jeune héros à la fleur de ses ans, Qui, dans celle journée illustre et meurtrière, Commençait des combats la fatale carrière;
2 Jean, sire de Joinville, naquit vers 1223 II s'embarqua >ur la terre sainlc avec Louis IX , en 1248 : il a laisse îles omoircs fort curieux sur lç règne de ce prince. Il mo | vers 1317. (W. E.)
NARRATIONS
D'un tendre hymen à peine il goûtait les appas; Favori des amours , il sortait de leurs bras. Honteux de n'être encor fameux que par ses charmes, Avide de la gloire, il volait aux alarmes. Ce jour sa jeune épouse , en accusant le ciel , En détestant la Ligue, et ce combat mortel, Arma son tendre amant, et d'une main tremblante Attacha tristement sa cuirasse pesante, Et couvrit, en pleurant, d'un casque précieux Ce front si plein de grâce , et si cher à ses yeux.
Il marche vers d'Ailly dans sa fureur guerrière; Parmi les tourbillons de flamme, de poussière, A travers les blessés, les morts et les mourants, De leurs coursiers fougueux tous deux pressent les Tous deux, sur l'herbe unie etdesangcolorée, [flancs, S'élancent loin des rangs , d'une course assurée : Sanglants, couverts de fer, et la lance à la main, D'un choc épouvantable ils se frappent soudain. La terre en retentit, leurs lances sont rompues: Comme, en nn ciel brûlant, deux effroyables nues Qui, portant le tonnerre et la mort dans leurs flancs , Se heurtent dans les airs , et volent sur les vents : De leur mélange affreux les éclairs rejaillissent : La foudre en est formée , et les mortels frémissent. Mais loin de leurs coursiers, par un subit effort, Ces guerriers malheureux cherchent une autre mort. Déjà brille en leurs mains le fatal cimeterre. La Discorde accourut; le démon de la guerre, La Mort pâle et sanglante , étaient à ses côtés. Malheureux! suspendez vos coups précipités!... Mais un destin funeste enflamme leur courage; Dans le cœur l'un de l'autre ils cherchent un Dans ce cœur ennemi qu'ils ne connaissent pas. Le fer qui les couvrait brille et vole en éclats; Sous les coups redoublés leur cuirasse étincelle; Leur san^qui rejaillit rougit leur main cruelle; Leur bouclier, leur casque, arrêtant leur effort, Pare encor quelques coups , et repousse la mort. Chacun d;eux, étonné de tant, de résistance, Respectait son rival, admirait sa vaillance.
Enfin le vieux d'Ailly, par un coup malheureux, l-'it tomber à ses pieds ce guerrier généreux. Ses yeux sont pour jamais fermés à la lumière, Son casque auprès de lui roule sur la poussière. D'Ailly voit son visage; ô désespoir! ô cris! Il le voit, il l'embrasse : hélas! c'était son fils. Le père infortuné , les yeux baignés de larmes, Tournait contre son sein ses parricides armes. On l'arrête, on s'oppose à sa juste fureur; Il s'arrache, en tremblant, de ce lieu plein d'horreur; Il déleste à jamais sa coupable victoire ; Il renonce à la cour, aux humains , à la gloire, Et, se fuyant lui-même, au milieu des déserts Il va cacher sa peine au bout de l'univers. Là, soit que le soleil rendit le jour au monde, Soit qu'il finît sa course au vaste sein de l'onde, Sa voix faisait redire aux échos attendris Le nom, le triste nom de son malheureux fils. Du héros expirant la jeune et tendre amante, Par la terreur conduite, incertaine, tremblante, Vient d'un pied chancelant sur ces funestes bords. Elle cherche, elle voit dans la foule des morts, Elle voit son époux ; elle tombe éperdue ; Le voile de la mort se répand sur sa vue. « Est-ce toi, cher amant? » Ces mois interrompus, Ces cris demi-formés ne sont point 'entendus. Klle rouvre les yeux, sa bouche presse encore l'ar ses derniers baisers la bouche qu'elle adore : Elle tient dans ses bras ce corps pâle et sanglant, Le regarde, soupire, et meurt en l'embrassant. Père, époux malheureux, famille déplorable,
Des fureurs de ce temps exemple lamentable, Puisse de ce combat le souvenir affreux Exalter la pillé de nos derniers neveux, Arracher à leurs yeux des larmes salutaires, Et qu'ils n'imitent point les crimes de leurs pères! voltaire. Henriade, chant vin.